Grégoire IX : Le zèle de Moïse, Phinéas et Elie

Dans différentes lettres au clergé allemand, en 1233, le pape Grégoire IX déplore amèrement l’absence de « zélotes de la Foi » [fidei zelatores] à cette époque[1]. Quand les israélites se mêlaient aux moabites idolâtres, explique-t-il, Moïse fit exterminer 24000 personnes parmi les transgresseurs. Quand un israélite commettait l’adultère avec une femme Madianite dans sa tente, Phinéas poignarda à mort les deux amants. Lorsqu’Achab, le roi d’Israël du nord, permit à 450 prophètes de vénérer Baal sur ses terres, Elie enjoignait les israélites à massacrer ces polythéistes.

« Où est le zèle de Moïse[2] ? [Ubi est zelus Moysis], demande le pape Grégoire, « où est le zèle de Phineas[3] ? [Ubi est zelus Phinees ?] Où est le zèle d’Elie ? [Ubi est zelus Elie]»

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Phinéas poignardant les impies Zomri et Cozbi dans la tente. On lit dans la Sainte Ecriture : « Et le Seigneur dit à Moïse : Phinées, fils d’Eléazar, fils du grand-prêtre d’Aaron, a détourné Ma colère des enfants d’Israël ; parce qu’il a été animé de Mon zèle contre eux, pour M’empêcher d’exterminer Moi-Même les enfants d’Israël dans la fureur de Mon zèle. C’est pourquoi dites-lui que Je lui donne la paix de Mon alliance. » – Nombres 25 ;10-12. Notez que Notre Seigneur Jésus-Christ fait mention de ces événements dans Apocalypse 2;14

Ces personnages de l’Ancien Testament entreprirent des actions fortes et violentes contre les israélites qui commirent des transgressions religieuses avec leurs voisins païens, or, comme le regrette le pape Grégoire, il ne se trouve personne en Allemagne à cette époque pour prendre de semblables mesures contre les chrétiens qui se corrompent par leurs activités hérétiques. Selon le pape, leurs hérésies sont si horribles que « non seulement les hommes, mais aussi les éléments naturels devraient s’unir pour leur destruction, afin de les effacer de la surface de la terre, sans considération pour le genre ou l’âge, et faire ainsi d’eux une éternelle cause de scandale [opprobrium] pour les nations ».

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Statue du saint prophète Elie exécutant les prêtres de Baal, Mont Carmel, Terre Sainte.

[…]

Pour beaucoup de contemporains du pape Grégoire, y compris lui-même, Conrad de Marburg (1180/1233) était l’un de ces zélotes de la foi. Issu d’un milieu très pauvre, Conrad fut ordonné, probablement comme prêtre séculier, puis il suivit des études universitaires qui lui donnèrent le droit d’être appelé « Maitre Conrad » et de jouir d’une réputation de grand lettré. Il fut nommé scholasticus, ou superintendant d’écoles catholiques à Mayence, et également pénitentiaire, ou pourvoyeur de pénitence, dans la région, tout ceci, longtemps avant que son austérité et son éloquence lui valurent l’attention du siège apostolique. En 1213, la papauté assigna à Conrad la tâche de voyager de par le pays afin d’exhorter à l’éradication de l’hérésie, à la réforme des mœurs et au lancement d’une croisade. En Juin 1227, Grégoire IX le chargea de prendre des actions radicales contre les hérétiques en lui conférant le droit de les traduire devant les juges. […) Finalement, en Octobre 1231, le pape Grégoire augmenta les pouvoirs de Conrad en lui permettant d’arrêter et de juger lui-même les hérétiques, et de convoquer l’aide du pouvoir séculier dans ces procédures. Avec les deux fonctions combinées  d’investigateur et de juge, Conrad devint l’un des premiers inquisiteurs, sinon le premier.

Karen Sullivan, The inner lives of Medieval Inquisitors, University of Chicago Press, 2011, chapitre , pp.75-76

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Bienheureux Gilles d’Assise, lévitant devant le pape Grégoire IX, par Bartholomé Esteban Murillo, 1645.

Commentaire :

Ceux qui désireraient consulter les lettres du pape Grégoire IX peuvent le faire en consultant gratuitement les Epistolae Saeculi XIII à ce lien. Notez que l’auteur du livre dont nous avons tiré cet extrait, Mme. Karen Sullivan, n’est pas catholique et son ouvrage, bien que très intéressant d’un point de vue documentaire, est sans surprise, subjectif et volontairement à charge contre les papes et l’inquisition médiévale. Le passage que nous avons traduit et retranscrit ici permet de fournir un magnifique témoignage des glorieuses références bibliques que le pape Grégoire IX invoque pour susciter le zèle des princes et des évêques pour réprimer l’hérésie dans certaines régions de l’Allemagne de l’époque. Par ailleurs, la menace, en ces temps-là, était extrêmement réelle. Grégoire IX, mais aussi bien d’autres papes de ces temps-là, tels Innocent III ou Jean XXII, nous ont laissé une œuvre magistérielle et épistolaire considérable, dans laquelle on constate qu’en plus des périls des sectes pseudo-chrétiennes (cathares, albigeois, vaudois, etc.), des hérétiques (Joachim de Flore, etc.), des talmudistes, il existait de réels phénomènes de sorcellerie et de satanisme. Il est vrai que, de l’avis même de l’Encyclopédie Catholique de 1908, Conrad de Marburg, versa à un moment de sa vie dans une action parfois injuste, dans la mesure où il n’avait pour seuls aides, que deux individus bien intentionnés, mais très mal qualifiés pour cette tâche. Il faut rappeler tout de même, que Conrad était le confesseur de Sainte Élisabeth de Hongrie, et qu’il fut enterré à ses côtés. Malgré les erreurs de jugement qu’à pu commettre Conrad, le pape Grégoire ne lui a jamais retiré sa confiance. Rappelons qu’il s’agissait là de la première expérience de l’institution de l’Inquisition, laquelle débuta avec très peu de moyens et devait surtout faire face à une profusion exceptionnelle de sectes et mouvances hérétiques à cette époque.

[1] Pape Grégoire IX, Dolemus et Vehementi, lettre à Siegfried III, archevêque de Mayence, à Conrad II, archevêque de Hildesheim et à Conrad de Marburg, 21 Octobre 1233, in Epistolae Saeculi XIII e regestis pontificum romanorum, éditions G.H. Pertz et Carolus Rodenberg, 1883, pp.451-452

[2] Grégoire IX, Vox in Rama audita est, lettre à Siegfried III, archevêque de Mayence, à Conrad II, archevêque de Hildesheim et à Conrad de Marburg, 11 Juin 1233, Ibid, p.433

[3] Ibid, pp.433-434

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