Depuis plusieurs années, se déroule dans la capitale et maintenant aussi en province un événement relativement bien connu de ceux qui s’intéressent aux chrétiens persécutés, mais encore peu médiatisé, c’est la Nuit des Témoins (toutes les informations pratiques ici) qui trouve, cette année, sa place du 8 au 13 avril. A l’occasion de sa cinquième édition, son organisateur nous a accordé un entretien.
Marc Fromager, vous êtes le directeur d’Aide à l’Eglise en Détresse France, et vous organisez, pour la cinquième année consécutive, la Nuit des Témoins, et appelez les catholiques à venir prier avec ceux qui donnent leur vie pour le Christ. Pourriez-vous nous dire de quoi il s’agit et comment est née cette idée?
Pendant plusieurs années, a existé une initiative baptisée « Une minute de silence et de prière pour les martyrs », notamment ceux précisément identifiés, religieux ou laïcs. Dans la veine de cette manifestation, nous avons lancé à Montmartre, le mont des martyrs, un moment de mobilisation le Mardi saint en fin de matinée. Plus tard, afin d’attirer le plus grand nombre pas forcément disponible en matinée, Aide à l’Eglise en Détresse a initié une veillée de prière. C’est la Nuit des Témoins – « témoin » signifiant « martyr ». Après les rencontres à Saint Sulpice, c’est à Notre Dame de Paris que nous organisons ce temps consacré aux chrétiens persécutés. L’idée est de rendre hommage à ceux qui souffrent ou ont fini de souffrir, et d’encourager nos frères et soeurs là où ils se trouvent.
Outre Paris, quatre villes accueillent l’évènement tout au long de la semaine : cette année, il s’agit de Nantes, Metz, Caen et Lyon… Cette initiative a fait des émules, et diverses branches nationales d’Aide à l’Eglise en Détresse, organisme international, lancent désormais de telles rencontres.
La semaine dernière, des radicaux musulmans ont attaqué une église copte, le bilan de l’agression est de cinq morts dont quatre chrétiens. Et lors des funérailles, les Coptes ont encore été attaqués, l’un d’eux a d’ailleurs perdu la vie à cette occasion. Depuis la chute du régime de Moubarak, le sort des chrétiens a empiré, et pourtant le Père Raphaël, secrétaire général du Saint Synode copte, a délivré un message assurant que la persécution renforçait la foi des Coptes et qu’ils continueront à aimer ceux qui les persécutent.
Ce message que n’aurait pas renié Tertullien, les chrétiens de nombreux pays, musulmans ou communistes notamment, ou encore en Inde, pourraient le tenir, et le tiennent. Comment restituez-vous leur souffrance, mais aussi leur espérance, lors de ces Nuits des Témoins ?
Les témoins, ce sont ceux qui sont morts pour leur foi, comme ceux qui sont encore vivants mais persécutés, discriminés, et qui sont au nombre de 200 millions. Des écclésiastiques de divers pays viendront parler au nom de tous. L’an passé, nous avions par exemple pu profiter de la présence d’un cardinal chinois. Cette année, un cardinal nigérian comptera par les orateurs. L’idée est que les intervenants témoignent de ce que les chrétiens vivent dans leur pays, mais aussi qu’ils le fassent de façon posée. L’intention n’est pas de mettre de l’huile sur le feu : nous témoignons sans complaisance, sans prétendre que « Tout le monde, il est beau, il est gentil », tout en mettant en avant ce qu’il y a de positif dans ces pays de souffrance pour les chrétiens quand c’est possible. Le maître-mot est l’objectivité en plus de la prudence dont font preuve les témoins qui viennent de pays dangereux. Je tiens à préciser que notre impartialité nous amène à publier tous les deux ans un rapport sur la liberté religieuse de tous les croyants à travers le monde, et non seulement celle des chrétiens.
On se souvient, en effet, de l’intervention du Père Daniel-Ange l’an passé, qui avait d’emblée parlé de ses nombreuses connaissances tuées directement pour leur foi comme Mgr Ghika, mort martyr en Roumanie, ou parce que leur foi les amenait à s’opposer à la barbarie, comme l’un de ses oncles spiritains tué d’une lance en essayant de protéger une fille sur le point d’être agressée. Et les exemples sont nombreux. Mais à l’origine de cette manifestation, y avait-il un certain sentiment que le sort des chrétiens persécutés n’est pas ou que peu connu de leurs frères et soeurs dans la foi en Occident ?
Oui ! On peut clairement dire que la souffrance des chrétiens persécutés a longtemps été méconnue par les chrétiens français et plus généralement occidentaux. Aide à l’Eglise en Détresse existe depuis 1947 ans et nous avons longtemps eu le sentiment de prêcher dans le désert, pendant plus de soixante ans ! Il y a encore une faible connaissance de ce sujet, une faible mobilisation… Mais, pour le coup, on observe une amélioration dans ce domaine, dans le sens où la persécution était auparavant une notion taboue, et aujourd’hui beaucoup moins. Il y a encore vingt ans, au sein même de l’Eglise, c’était un thème plutôt mal vu. Il y avait généralement une lecture partisane, politique de notre travail : puisque nous dénoncions la persécution des chrétiens dans les pays communiste, nous étions réduits à des « anti-communistes ». Pourtant, nous parlions même des prêtres agissant en faveur des plus démunis dans d’autres pays, en Amérique du Sud, comme ceux qui se faisaient assassiner au Brésil par de riches propriétaires.
D’où vient cette prise de conscience, selon vous ?
Grâce à la focalisation des projecteurs ce qui se passe en Irak, plus généralement dans divers pays d’Orient, le sujet n’est plus tabou, mais ce progrès est à prendre avec des pincettes. En effet, la prise de conscience au niveau des médias et des chrétiens n’est pas encore gagnée. Aujourd’hui encore, on ne dit pas exactement les faits, car on ne souhaite pas sembler se poser en accusateur des musulmans. La crainte est grande de passer pour islamophobe en dénonçant le sort des chrétiens en terre d’islam.
Notre travail consiste notamment à expliquer que bien des musulmans aussi sont des victimes de la violence religieuse, mais nous précisons que les chrétiens sont davantage persécutés. Victimes de 75% des violences recensées, ils vivent une sorte de « double peine » : ils sont la cible d’attaques diverses des musulmans radicaux, comme le sont leurs voisins musulmans, mais ils sont également ciblés en tant que chrétiens. C’est le message que nous essayons de faire passer, pour que le public, les chrétiens ne s’arrêtent pas aux informations transformant des attaques de chrétiens par des musulmans à des violences interreligieuses dans lesquelles les chrétiens qui se défendent seraient autant coupables que leurs agresseurs.
Concrètement, comment va se dérouler cette grande Nuit des Témoins ?
Il s’agit en fait d’une veillée, elle dure une heure et demie. Nous avons choisi ce titre parce qu’il parle davantage que « Veillée de prière » et qu’il exprime bien ce que vivent les chrétiens persécutés qui sont comme dans la nuit, comme ceux qui se réunissaient dans les catacombes il y deux millénaires.
La rencontre est organisée autour de quatre ou cinq intervenants, selon les années, et un prêtre fait le fil conducteur. Cette année, le Père Potez, prêtre au service de la paroisse de Notre Dame du Travail, sera cet animateur. Nous ne nous situons pas dans la recherche de personnalités : ceux qui sont mis en avant, ce sont les chrétiens meurtris ! Au fil de la soirée, il y a des temps de méditation, de prières, de chants, de témoignages, et la veillée est ponctuée par la lecture solennelle de la liste des martyrs. Sont égrainés les noms des religieux et laïcs assassinés et qui ont pu être identifiés. Nous prions aussi pour tous ceux qui font encore face à l’épreuve de la persécution.
Par le passé, des protestants et des orthodoxes ont participé à l’évènement. Le « public » visé est-il spécifiquement catholique ou plus largement chrétien?
La rencontre se déroule en deux parties, l’une est consacrée à la veillée à l’intérieur de l’église, et c’est un moment spécifiquement catholique, avec une messe ; mais, en amont, le parvis est destiné à une moment d’examen de la liberté religieuse quelles que soient les victimes : chrétiennes, musulmanes ou autres. Nous n’avons cependant pas prévu ce double moment cette année.
Parlons non plus de l’organisation, mais des organisateurs. Présentez-nous Aide à l’Eglise en Détresse en quelques mots.
Nous sommes une oeuvre international de droit pontifical apparue en 1947, et nous avons des bureaux dans dix-sept pays. Notre objectif principal est, comme notre nom l’indique, l’aide à l’Eglise persécutée de par le monde. Tous les ans nous publions un rapport sur la liberté religieuse, mais il ne concerne pas que les chrétiens : les fidèles de toutes les religions sont médiatisés par nous quand ils sont persécutés pour leur foi. Cependant, les chiffres montrent bien que les chrétiens sont la communauté la plus frappée.
Par ailleurs, notre travail permet de soutenir financièrement un séminariste sur six dans le monde, et nous avons diffusé 46 millions de Bibles pour enfants.
Côté protestant, existe l’ONG protestante Portes Ouvertes. Quelles sont vos relations ?
Nous suivons leur travail, mais ils sont essentiellement axés sur le monde protestant, et cela ne permet pas une remontée de l’information aussi forte que celle dont nous disposons. Cela est dit sans les dénigrer, c’est un simple constat d’une différence de traitement liée à une différence structurelle : les communautés protestantes sont éclatées, contrairement à l’Eglise catholique centralisée et dont le Vatican est l’institution représentative ; du coup les informations qu’ont les protestants ne se rejoignent pas, ne remontent pas toutes.
Un autre point révèle cette différence : le dernier rapport de Portes Ouvertes sur la persécution religieuse voit des progrès en Chine, sans tenir compte de la situation de l’Eglise catholique. Si le sort global des chrétiens peut s’améliorer, l’Etat chinois voit toujours les évêques légitimes comme affiliés à une puissance étrangère, le Vatican.
Effectivement, le choix spectaculaire de Mgr Daquin de refuser l’investiture officielle (sous le contrôle de l’Etat) a marqué les esprits et rappelé que les tensions entre Rome et le pouvoir chinois sont encore bien fortes.
Tout à fait ! Qu’a fait Mgr Daquin ? Il a choisi la fidélité à Rome, jugeant que sa prélature n’aurait pas été légitime. Ce choix courageux révèle, en effet, les difficultés des catholiques romains en Chine, difficultés qui ne sont pas forcément bien relayées à la lecture du dernier rapport de Portes Ouvertes. Cela étant, la franchise ne saurait cacher que nous avons des collaborations ponctuelles avec eux, ni que le respect est là entre nous.
Comme pour toutes ces agences, votre travail nécessite un déploiement logistique pour aller au plus près des chrétiens persécutés, pour informer ? Comment ceux, chrétiens ou non, intéressés par le sort des chrétiens persécutés peuvent-ils appuyer votre travail tout au long de l’année ?
Aide à l’Eglise en Détresse ne dispose pas de structure permanente sur le terrain, notre action est relayée par nos partenaires qui sont les églises locales. En revanche, nous informons sur la situation des chrétiens et récoltons des fonds pour les aider. A cela s’ajoute un suivi des projets.
Autre question, celle de l’écoute que peuvent accorder aux chrétiens persécutés, non pas leurs frères et soeurs dans la foi ou des non-croyants d’ici, mais les autorités : on se souvient de l’appel de 136 parlementaires français initié par les députés Besse et Luca peu avant Noël dernier. Quels sont vos contacts avec les pouvoirs publics français ou, plus largement, les élus ?
Notre choix est de ne pas faire de lobbying politique même si cette méthode peut être pertinente, nous n’en aurions d’ailleurs pas les moyens. Cela dit, nous avons des contacts avec les autorités : par exemple, quand un intervenant étranger vient en France pour s’exprimer lors de la Nuit des Témoins, nous le présentons également aux officiels du ministère des Affaires étrangères, curieux de savoir qui il est après lui avoir délivré un visa. C’est ainsi que l’an passé, le Quai d’Orsay était intéressé par une rencontre avec le Cardinal chinois Joseph Zen.
Pareillement, quels sont vos contacts avec les médias non confessionnels ?
Il arrive que nous ayons des contacts, j’ai déjà signé des chroniques dans le Figaro, il y a eu un article dans le Monde suite à l’un de nos rapports sur la liberté religieuse, ou encore j’ai été invité sur BFM TV et I-Télé. La prise de conscience grandit, on parle de plus en plus de la souffrance des chrétiens d’Orient et on peut dire qu’Aide à l’Eglise en Détresse n’est plus tellement inconnue des médias.
Marc Fromager, merci pour ces informations !
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