Patrick Buisson et la fin d’un monde

Récemment, le politologue Patrick Buisson fait un retour sur le devant de la scène à l’occasion de la promotion de son livre « La fin d’un monde ». Par le passé, il a pu nous arriver de considérer assez défavorablement cette personnalité en raison de son parcours comme conseiller politique de Nicolas Sarkozy. De toute évidence, nous avions jugé injustement cet homme. Bien des analyses du récent livre de Buisson nous ont agréablement surpris, ce qui nous a poussés à reconsidérer notre point de vue à son égard et à nous pencher plus honnêtement sur son parcours, lequel est en réalité tout à fait impressionnant.

Catholique de profession, agréablement réactionnaire, polyvalent et doté d’une haute culture historique, politique et même sociologique. Il nous semble que Patrick Buisson soit à peu près la quintessence du français de droite. De la vraie droite, j’entends.

Il y a dans le récent ouvrage de Patrick Buisson bon nombre de vérités et d’analyses particulièrement pertinentes. Je dirais même plus : plusieurs de ses analyses sont une vraie cure d’altitude mentale, pour reprendre la fameuse formule de Proust, à l’heure où le droitisme patriotard, gay et sensationnaliste charrie plus de médiocrité que de qualité en France.

Certes, pour nous autres, ce qu’avance Patrick Buisson n’a rien de nouveau. Certes, aussi, il y aurait bien quelques critiques à faire à ses analyses : sa vision de l’histoire (lui-même admet que sa vision cyclique de l’histoire n’est pas catholique) ou certains choix de termes. C’est entendu : il est évident que Buisson n’est pas de l’école catholique intégraliste, mais plutôt du post-maurrassisme.

Malgré cela, je pense qu’il faut se féliciter de sa récente campagne de promotion, laquelle devrait au moins avoir l’avantage d’élever les esprits au-delà des postures pseudo-identitaires, anti-islam et anti-immigrationistes primaires, rhétoriques qui sont récupérées depuis trop longtemps par une droite de plus en plus libertarienne (pour ne pas dire carrément gauchiste), empêchant l’expression supérieure de l’analyse catholique de la situation.

Buisson sur Vatican 2

Concernant Vatican 2, la critique de Buisson est en grande partie correcte : il est indéniable que la révolution moderniste a induit une relativisation de la foi et des mœurs telle que de nombreux clercs et laïcs en ont conclu qu’il était désormais bon et même nécessaire pour les catholiques de se soumettre à l’esprit du monde, plutôt qu’à chercher à effectivement imposer le catholicisme dans celui-ci.

De fait, la révolution conciliaire est venue parachever la longue révolution anthropologique au moment même où il aurait été logique et crucial de condamner avec puissance les dérèglements de l’époque, en particulier la délétaire contre-culture des années 1960-1970.

Ainsi, au lieu de proposer une réforme des mœurs radicale et urgente, Vatican 2 a facilité l’apostasie galopante. Cependant, d’autres aspects de cette critique, chez Buisson, nous semblent essentiellement inexacts et parfois malheureusement parasités par certains éléments de langage, ainsi qu’une approche globale seyant bien davantage à l’idéologue post-maurassien qu’à l’intégraliste catholique. Mais il n’est pas ici lieu de le lui reprocher, simplement de le noter. Pour l’essentiel, Buisson a vu très juste.

Buisson sur le grand remplacement et la révolution anthropologique

Concernant la notion de grand remplacement, l’analyse de Buisson est un vrai vent d’air frais. S’élevant bien au-dessus de l’approche superficielle du néo-droitisme et des amnésiques identitaires en vogue depuis une dizaine d’années, Buisson partage avec nous une certaine discipline de l’esprit qui fait plaisir à lire et à entendre. En effet, les rhéteurs et autres profiteurs du droitisme actuel ne considèrent la notion de grand remplacement qu’à travers le prisme racial, avec une approche souvent presque darwinienne. Mais pire encore, dans l’esprit de ce néo-droitisme, l’identité est réduite à une sorte de fourre-tout patrimonial sans aucune cohérence historique, et encore moins morale.

Or, tout esprit éclairé et honnête doit conclure avec logique que le grand remplacement lié à l’immigration massive n’est que la conséquence ultime de causes bien plus profondes et anciennes, à savoir le grand remplacement anthropologique : non seulement dans une partie du peuple, mais avant tout dans les élites du pays. Si nous manquions de modestie et de raison, nous pourrions croire que Patrick Buisson a lu certains de nos articles sur le Fide Post, ou bien l’introduction de « Mystères de la Révolution », dans lesquels nous avons longuement traité de ce phénomène. Cependant, bien d’illustres auteurs nous ont précédés et inspirés dans cette analyse, c’est évident. Des auteurs avant tout catholiques, notamment quelques pénétrants théologiens ayant prophétisé longtemps à l’avance les actuels malheurs de l’Occident, mais aussi, parfois, des auteurs longtemps non-catholiques, comme feu Rodolphe Crevelle.

Dans le discours néo-droitard actuel, l’essentiel des problèmes de la France sont essentiellement rapportés à l’immigration massive et ses effets, le plus souvent avec un style sensationnaliste qui frappe et hystérise l’auditoire. Mais cette analyse, souvent assez médiocre dans la forme, a surtout le défaut de présenter une conséquence dernière comme une cause motrice. Selon ces nouveaux bateleurs, il suffirait de procéder à la rémigration massive pour délester la France de ses tares. C’est que pour certains d’entre eux, une France dégénérée, mais ethniquement pure, serait plus tolérable qu’une France dégénérée, mais bigarée. Nous répondons qu’une France dégénérée et ethniquement pure, a directement et mécaniquement produit une France dégénérée et bigarée.

Buisson sur le laïcisme, l’islam et le catholicisme

Sur l’islam, Buisson se transporte là aussi à des années-lumière de l’approche hystérique et sensationnelle adoptée par une certaine partie de la mouvance néo-droitiste française depuis des années, approche très laïciste en réalité, parfois également partagée par certaines personnalités de gauche et même par les récents gouvernements en fonction des opportunités politiciennes du moment. En tant que question spirituelle et politique dans la France du 21e siècle, l’islam, en réalité, ne peut être efficacement traité et considéré que par l’analyse réaliste du catholicisme intégral. Certes, Buisson ne semble pas exactement appartenir à cette école de pensée qui est la nôtre, mais sa culture politique tend à partager avec nous un certain nombre de constats.

Dernièrement, Buisson a ébranlé le quant-à-soi patriotard en déclarant avoir plus de respect pour une musulmane voilée que pour le bobo en trotinette et la lolita en mini-jupe. Son analyse, pourtant indéniablement exacte, lui valut d’être traité de « dhimmi » par les trolls de la patriosphère bas-du-plafond. Traiter Buisson de dhimmi et lui préférer les diatribes souvent stériles et exagérées d’Eric Zemmour, c’est oublier que Buisson a frayé toute sa vie (pour ainsi dire, depuis sa naissance) à droite, et bien à droite, de la FNEF jusqu’à De Villiers, en passant par ses collaborations avec Duprat, chez Minute et chez Valeurs Actuelles. Au moment où Buisson travaillait à Minute et publiait l’Album Le Pen, Zemmour votait Mitterand, Goldnadel intentait des procès au Front National et Meyer Habib harcelait les nationalistes français avec les voyous de la LDJ dans les rues de Paris.

De nos jours, une partie du public néo-droitard défend en réalité des principes profondément de gauche, comme la laïcité. L’islam n’est perçu par ce milieu que comme une menace à la pseudo-liberté dégénératrice de notre société. Dans les faits, on s’aperçoit que cette catégorie de la population s’oppose aujourd’hui, non pas tant à l’islam en tant que tel, mais au principe de sacré et de religion dans la sphère publique. Or, comme le note très justement Buisson, si l’islam insupporte tant de personnes, c’est parce qu’il est le miroir de la décadence spirituelle d’une anthropologie française qui a renoncé fondamentalement à quasiment toutes les formes traditionnelles de sociabilité sur lesquelles elle était fondée, à commencer sans doute par la foi catholique et la famille.

Comme nous l’avons souvent dit ici, la réaction d’une partie de la néo-droite contre l’islam nous semblera toujours vaine et puérile tant que cette réaction ne se rangera pas sous l’étendard du catholicisme intégral. Quelle société veut-on opposer à l’islam ? Une société de libertés absolues et sans barrières morales ? Mais c’est précisément la société dans laquelle nous vivons : liberté absolue de culte public, liberté absolue de conscience, liberté pour quiconque d’entrer à sa guise dans le pays, liberté absolue de débauche, liberté pour les homosexuels, liberté pour l’avortement, etc. Or, tout catholique sait que la liberté n’est légitime que dans l’exercice du bien. Par conséquent, ce sont précisément ces fausses libertés tant défendues par le discours néo-droitard, qui permettent en l’occurrence à l’islam de s’épanouir légitimement en France.

En effet, c’est le laïcisme, principe construit tout entier contre le catholicisme, qui donne droit à l’islam, de même qu’aux protestants, aux bouddhistes ou même aux églises satanistes, de s’établir et de mener publiquement leur prosélytisme. Paradoxalement, on constate que ce paradigme antimoral qui est celui de la France légale et d’une bonne partie de la France réelle actuellement, conduit régulièrement à des frictions graves avec les musulmans vivant en France. Ce problème n’est pas nouveau. Déjà, à la fin du 19e siècle, les dignitaires musulmans d’Algérie avaient un mépris grandissant pour les mœurs et les pratiques des gouvernements français irréligieux, tandis qu’ils avaient le plus grand respect pour les missionnaires, ainsi même que pour les conquérants catholiques de Juillet 1830. J’ignore si Buisson, qui a beaucoup écrit sur l’Algérie française, partage avec nous cette analyse factuelle. Toujours est-il que si la République irréligieuse du siècle dernier choquait déjà des musulmans d’Algérie, quel respect peuvent-ils avoir pour l’actuelle république homosexualiste et dégénérée ? Certainement pas davantage que nous n’en avons pour elle.

Buisson explore bien d’autres aspects de l’actuelle débâcle française, notamment la question de l’anthropologie du monde agricole, question qui nous est chère. Nous n’en parlerons pas ici. Signalons simplement à nos lecteurs que Me. Adrien Abauzit consacrera aujourd’hui même une émission justement consacrée, en partie, aux analyses pertinentes du livre de Patrick Buisson.

Mise à jour : Un passage complémentaire de Patrick Buisson sur TV Libertés ce dimanche 27 Juin 2021

2 réflexions sur “Patrick Buisson et la fin d’un monde

  1. A 18 minutes , Adrien affirme :  » étaient restés encore catholique par hérésie matérielle .. »

    1) Fr. Michael Müller C.SS.R., The Catholic Dogma, pp. 186,7 a écrit:
    « Un catholique qui se trompe par ignorance n’est point hérétique matériel ; il est membre du corps du Christ… Rien de la sorte n’est vrai d’un hérétique matériel parce que celui-ci est exclu de l’Église et donc point membre du corps du Christ. »

    Ainsi, l’hérétique matériel est visé au for externe (jusqu’à preuve de sa bonne foi canon 2200) par l’excommunication prévue au canon 2314, et ne fait pas partie de l’Église en tant que société externe ( visible ).

    2) Par ailleurs Me Adrien, la validité du sacre ne transmet pas l’épiscopat, mais le caractère épiscopal et la plénitude du sacerdoce nuance. Votre « directeur » spirituel ne vous sa point expliqué la différence !?…

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