Étymologie et symbolique de l’habit dans la Sainte Écriture (1)

De nos jours, on désigne couramment les vêtements par le terme d’habit. Pour preuve, on a moins tendance à dire « je me vêtis » que « je m’habille ». Nous allons voir que l’étymologie de ce mot n’est pas moins étonnante que son synonyme. Le mot Habit vient du nom latin Habitus. Celui-ci est directement dérivé du verbe avoir en latin, habere et de sa conjugaison habeo, dont il est le participe passe au parfait. Il ne s’agit pas là d’une simple possession matérielle, mais aussi d’une possession incarnée. Habeo signifie je possède, je maintiens.

Dans les sciences sociales, de même qu’en zoologie, l’habitus désigne les modes de vie, les valeurs morales, les dispositions et les espérances d’un groupe social donné. De fait, le terme Habitus exprime aussi bien l’extériorité sociale, que l’intelligence intérieure de l’individu ou d’un groupe d’individus. Le moraliste Antonio Royo explique avec raison :

La modestie est une vertu qui découle directement de la tempérance qui permet à tel ou tel individu à se conduire, dans ses mouvements internes et externes, donc dans son habillement, en cohérence avec les justes limites de son état. (Saint Thomas, Summa, II-II, q.160) La modestie est une vertu par laquelle un individu observe une manière appropriée dans sa tenue, dans ses postures et dans la façon dont il s’habille. – Père Antonio Royo Marin O.P., The Theology of Christian Perfection.

Dans les sciences médicales, l’habitus désigne les symptômes apparents du patient. On parle d’habitus morbide pour le malade souffrant d’une maladie ou d’une intoxication, et d’habitus physiologique pour celui qui souffre d’une blessure accidentelle. Dans les sciences géologiques, le terme d’habitus désigne la forme du cristal.

En clair, l’habitus ne désigne donc pas seulement l’aspect extérieur ou l’aspect intérieur, mais reflète et exprime ces deux dimensions, c’est-à- dire la totalité complexe du sujet. L’habitus animorum est l’état de l’esprit, l’habitus corporis est celui du corps. Il n’est donc certainement pas anodin que la France catholique du 12e siècle ait définitivement intégré le terme d’habitus pour non seulement designer l’état d’esprit, mais aussi le reflet de l’apparence, d’où le terme d’habit ou d’habitude que nous utilisons encore aujourd’hui.

Autre exemple : Lorsqu’un homme ou une femme prend l’habit en chrétienté, il ou elle s’engage dans un mariage irrévocable avec le Corps Mystique du Christ et cet habit témoigne de l’état, de la dignité insigne dont est investie la personne concernée. C’est la raison pour laquelle, dans l’Ancien comme dans le Nouvel Israel, les lévites se distinguent par un habit particulier, qui signale leur dignité sacerdotale.

La racine proto-indo-europeenne ghabh du latin habere est, comme nous l’avons dit, un peu plus qu’une simple notion passive de l’avoir. Il s’agit aussi d’une action positive et il est surprenant de constater que cette racine a développé, dans sa diffusion, toute l’étendue du champ lexical de l’Etre et l’avoir. Dans le latin, habere n’est pas seulement une notion de possession matérielle, mais exprime aussi une réalisation, voire une incarnation. Ainsi, on dira d’une personne âgée de 20 ans : Annos viginti habet. De même, celui qui espère la paix, dit : Spero ut pacem habeant semper.

On voit donc par ces deux exemples la signification totale et complexe de l’Habitus. De plus, il n’échappe à personne que le mot Habit semble très proche du verbe habiter. En effet, celui qui habite une maison, a priori, la possède, et même s’il n’en est que le locataire, il y vit cependant. Quand une maison est vide, on dit aussi qu’elle n’est pas habitée. Ainsi, le verbe avoir en latin sert également à designer la présence ou l’absence du sujet. Nihil epistula habebat : la lettre ne contenait rien ou littéralement, la lettre n’avait rien.

L’adjectif habilis, toujours dérivé de habere, désigne l’objet facile à manier, mais exprime aussi tout ce qui est droit, convenable, adapté, propre à la tâche à laquelle il s’applique. Passé dans le français, il a donné une connotation parfois un peu plus péjorative, évoquant la ruse, voire la malice. Or, dans le latin, habilis exprime une sagesse positive. C’est pourquoi le terme habile est utilisé dans la Sainte Ecriture pour décrire le génie des artisans qui furent chargés de construire le Temple et les différents éléments du Sanctuaire, comme on le lit de Exode 36 ; 1 :

Béséléel travailla donc à tous ces ouvrages avec Ooliab et tous les hommes habiles à qui le Seigneur avait donné la sagesse et l’intelligence, afin qu’ils sussent faire excellemment ce qui était nécessaire pour l’usage du sanctuaire et tout ce que le Seigneur avait ordonné.

Il était fort à propos que des hommes habiles furent charges de construire l’habitat de Dieu Lui-Même !

L’Etre et l’Avoir sont deux choses intimement liées, et on pourrait dire que la désincarnation de l’être entraine la superficialité de l’autre, et vice-versa. Voici un autre exemple.

Exhibition est un terme de français moderne qui dérive directement des racines latines du verbe avoir : ex-habere. L’exhibition est donc a priori la perte de l’inhibition, la perte de l’avoir et donc la perte de la dignité de l’être. Toutefois, l’exhibition n’entraine pas toujours la perte de l’inhibition. Pour que l’exhibition ne soit pas la cause de la perte de la dignité intérieure, elle doit précisément être à l’image de cette inhibition. Dans le cas contraire, l’exhibition dévoilerait effectivement la nudité intérieure.

Pour toutes ces raisons, il est très compréhensible que Dieu ait dote l’homme du vêtement afin que ce dernier, après le péché originel, ait le moyen de couvrir la nudité de son être corrompu par son propre orgueil.

On l’oublie trop souvent, mais le premier vêtement connu de l’histoire de l’humanité fut donné aux hommes par Dieu Lui-Même, et ceci dans des circonstances particulières que nous allons examiner. C’est pourquoi, sans doute, tout au long de l’Écriture Sainte, depuis la Genèse jusqu’au Livre de l’Apocalypse, on trouve constamment cette saisissante symbolique de la foi et du vêtement, lequel couvre la nudité de l’homme déchu pour lui redonner sa dignité primordiale. Car la honte mène au péché, lit-on dans Ecclésiastique 4 ; 25. Or, voici aussi ce que nous enseigne l’apôtre dans Éphésiens 6 ; 14-17 :

Tenez donc ferme, ayant vos reins ceints de la vérité, revêtus de la cuirasse de la justice, les pieds chaussés de zèle pour l’Evangile de la paix, prenant par-dessus tout le bouclier de la foi, au moyen duquel vous pourrez éteindre tous les traits enflammés du malin. Prenez aussi le casque du salut, et l’épée de l’Esprit, qui est la parole de Dieu.

Avant de découvrir l’histoire du premier vêtement et de constater la symbolique évidente qu’il renferme, remarquons aussi que le Seigneur Jésus-Christ parle à plusieurs reprises du vêtement porté par les personnes qui ont mérité la couronne du salut :

Rappelle-toi donc comment tu as reçu et entendu, et garde, et repens-toi. Si tu ne veilles pas, Je viendrai comme un voleur, et tu ne sauras pas à quelle heure Je viendrai sur toi. Cependant tu as à Sardes quelques hommes qui n’ont pas souillé leurs vêtements ; ils marcheront avec Moi en vêtements blancs, parce qu’ils en sont dignes. Celui qui vaincra sera revêtu ainsi de vêtements blancs ; Je n’effacerai point son nom du livre de vie, et Je confesserai son nom devant Mon Père et devant Ses anges. Que celui qui a des oreilles entende ce que l’Esprit dit aux Églises ! – Apocalypse 3 ; 3-6

Pendant Sa prédication auprès de Ses apôtres, Jésus-Christ a donné beaucoup d’images afin que le monde comprenne que Dieu était venu sur terre pour rappeler aux hommes la dette qu’ils Lui devaient. Il utilisa de patientes et de merveilleuses paraboles pour faire entendre cela autour de Lui. Il déclara, dans Luc 7 ; 40-50 :

Un créancier avait deux débiteurs : l’un devait cinq cents deniers, et l’autre cinquante. Comme ils n’avaient pas de quoi payer, il leur remit à tous deux leur dette. Lequel l’aimera le plus ? Simon répondit : Celui, je pense, auquel il a le plus remis. Jésus lui dit : Tu as bien jugé. Puis, se tournant vers la femme, Il dit à Simon : Vois-tu cette femme ? Je suis entré dans ta maison, et tu ne M’as point donné d’eau pour laver Mes pieds ; mais elle, elle les a mouillés de ses larmes, et les a essuyés avec ses cheveux. Tu ne M’as point donné de baiser ; mais elle, depuis que Je suis entré, elle n’a point cessé de Me baiser les pieds. Tu n’as point versé d’huile sur Ma tête ; mais elle, elle a versé du parfum sur Mes pieds. C’est pourquoi, Je te le dis, ses nombreux péchés ont été pardonnés : car elle a beaucoup aimé. Mais celui à qui on pardonne peu aime peu. Et Il dit à la femme : Tes péchés sont pardonnés. Ceux qui étaient à table avec Lui se mirent à dire en eux-mêmes : Qui est celui-ci, qui pardonne même les péchés ? Mais Jésus dit à la femme : Ta foi t’a sauvée, va en paix.

Cette parabole des deux débiteurs a de quoi faire penser à la dette qu’avaient l’homme et la femme envers Dieu dans le passage de la Génèse que nous avons évoqué plus haut. Cette dette fut causée par une grave désobéissance. Cette désobéissance fut suscitée, comme nous le savons, par la subversion du serpent des anciens jours. Malgré les conséquences immenses que provoqua cette désobéissance envers Dieu (rappelons que l’interdiction de toucher au fruit de l’arbre défendu était alors la seule et unique Loi révélée), semblable à la déception que provoque chez le père l’indignité de ses enfants, Dieu se montra infiniment bon et patient envers l’homme et a la femme. Et il fit plus encore que cela. Remarquez bien d’ailleurs comment le Seigneur Jésus-Christ S’exprime dans le passage ci-dessus : Jésus dit à la femme : Ta foi t’a sauvée, va en paix. De même que lorsqu’Il guérit des malades, Il le fait toujours pour leur Foi en Dieu, comme on le voit dans Luc 17 ; 19, Luc 18 ; 42, Marc 10 ; 52 et Marc 5 ; 34, etc. Ta foi t’a sauvé.

Ainsi, Dieu, dans un juste châtiment, aurait pu laisser Adam et Ève condamnés à trouver par eux-mêmes le moyen de se débarrasser de ce sentiment de honte et de nudité, Il aurait pu les laisser continuer à errer, confus et pleins d’amertume, misérablement couverts par les quelques feuilles qu’ils avaient trouvées. Par la confession et le repentir, ils se trouvèrent dignes de recevoir, d’une certaine manière, la marque de cette miséricorde. Cette grande consolation fut le vêtement lui-même. Le lecteur connait certainement les versets de la parabole du fils prodigue, en Luc 15 ; 12-24 :

Il dit encore : Un homme avait deux fils. Le plus jeune dit à son père : Mon père, donne-moi la part de bien qui doit me revenir. Et le père leur partagea son bien. Peu de jours après, le plus jeune fils, ayant tout ramassé, partit pour un pays éloigné, où il dissipa son bien en vivant dans la débauche. Lorsqu’il eut tout dépensé, une grande famine survint dans ce pays, et il commença à se trouver dans le besoin. Il alla se mettre au service d’un des habitants du pays, qui l’envoya dans ses champs garder les pourceaux. Il aurait bien voulu se rassasier des carouges que mangeaient les pourceaux, mais personne ne lui en donnait. Étant rentré en lui-même, il se dit : Combien de mercenaires chez mon père ont du pain en abondance, et moi, ici, je meurs de faim ! Je me lèverai, j’irai vers mon père, et je lui dirai : Mon père, j’ai péché contre le ciel et contre toi, je ne suis plus digne d’être appelé ton fils ; traite-moi comme l’un de tes mercenaires. Et il se leva, et alla vers son père. Comme il était encore loin, son père le vit et fut ému de compassion, il courut se jeter à son cou et le baisa. Le fils lui dit : Mon père, j’ai péché contre le ciel et contre toi, je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. Mais le père dit à ses serviteurs : Apportez vite la plus belle robe, et l’en revêtez ; mettez-lui un anneau au doigt, et des souliers aux pieds. Amenez le veau gras, et tuez-le. Mangeons et réjouissons-nous ; car mon fils que voici était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé. Et ils commencèrent à se réjouir.

Ainsi, lorsque le père retrouve son fils qui revient à lui plein de repentir sincère, le père ne fait pas preuve de cruauté envers le fils, mais il est plein de pitié pour lui. Cette pitié, cette miséricorde, cet amour se trouve ici symbolisé dans cette plus belle robe, qui fut la récompense de ce repentir total et plein d’abnégation. En effet, en retrouvant son père, le fils n’a pas fait de reproches ingrats et injustes à son père, il ne lui a pas demandé de l’argent, mais simplement son pardon et une place parmi les plus humbles de ses travailleurs. Pour cette raison, le sage père de famille agît avec justice et miséricorde, ainsi que l’enseigne Saint Jean Chrysostome :

Et le Seigneur Dieu, dit-il, fit à Adam et à sa femme des tuniques de peau, et il les en revêtit. Le Seigneur agit alors comme un bon père se conduit envers un enfant prodigue. Ce fils de famille était doué d’un bon naturel et avait été élevé avec soin.- Homélie 18 ; 1

Nous voyons en effet que les premiers vêtements que Dieu donna à l’homme et la femme déchus, étaient faits de peaux d’animaux. C’est ce qu’on lit dans Genèse 3 ; 21 :

Yahweh Dieu fit à Adam et à sa femme des tuniques de peau et les en revêtit.

La clémence du Seigneur Dieu fut donc très grande, mais il fallait aussi que la leçon soit retenue par nos premiers parents. Aussi, Dieu, avant de donner le vêtement du pardon a Adam et Eve, lança une exhortation sévère qui retentit jusqu’à la fin des âges, comme on le lit dans Genèse 3 ; 8-19 :

Alors ils entendirent la voix de l’Éternel Dieu, qui parcourait le jardin vers le soir, et l’homme et sa femme se cachèrent loin de la face de l’Éternel Dieu, au milieu des arbres du jardin. Mais l’Éternel Dieu appela l’homme, et lui dit : Où es-tu ? Il répondit : J’ai entendu ta voix dans le jardin, et j’ai eu peur, parce que je suis nu, et je me suis caché. Et l’Éternel Dieu dit : Qui t’a appris que tu es nu ? Est-ce que tu as mangé de l’arbre dont je t’avais défendu de manger ? L’homme répondit : La femme que tu as mise auprès de moi m’a donné de l’arbre, et j’en ai mangé. Et l’Éternel Dieu dit à la femme : Pourquoi as-tu fait cela ? La femme répondit : Le serpent m’a séduite, et j’en ai mangé. L’Éternel Dieu dit au serpent : Puisque tu as fait cela, tu seras maudit entre tout le bétail et entre tous les animaux des champs, tu marcheras sur ton ventre, et tu mangeras de la poussière tous les jours de ta vie. Je mettrai inimitié entre toi et la femme, entre ta postérité et sa postérité : celle-ci t’écrasera la tête, et tu lui blesseras le talon. Il dit à la femme : J’augmenterai la souffrance de tes grossesses, tu enfanteras avec douleur, et tes désirs se porteront vers ton mari, mais il dominera sur toi. Il dit à l’homme : Puisque tu as écouté la voix de ta femme, et que tu as mangé de l’arbre au sujet duquel je t’avais donné cet ordre : Tu n’en mangeras point ! Le sol sera maudit à cause de toi. C’est à force de peine que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie, il te produira des épines et de ronces, et tu mangeras de l’herbe des champs. C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu’à ce que tu retournes dans la terre, d’où tu as été pris ; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière.

Ce serpent, nous dit le livre de la Révélation, c’est le serpent des premiers jours, qui répand le venin de l’orgueil, du mensonge, de l’envie, de la jalousie et des autres pèches qui, en particulier, furent placés entre l’homme et la femme. Ce sont les causes de désunions et de désordres qui génèrent la famine d’amour, d’espoir et de charité, et qui minent nos sociétés actuelles. Saint Jean Chrysostome avait perçu la puissance morale de ce passage du livre de la Genèse :

Enfin, nous avons admiré la patience du Seigneur, et nous avons compris quel grand mal est la faiblesse puisqu’elle a entraîné pour l’homme la perte de si précieux avantages, et l’a plongé dans une humiliante dégradation. C’est pourquoi je vous en supplie, veillons sur nous-mêmes, afin que cette chute nous soit un salutaire avertissement, et que ce châtiment nous retienne dans une sage défiance. Nous serons en effet punis très-sévèrement, si ce terrible exemple ne nous détourne pas d’offenser Dieu. Car tout péché de rechute mérite d’être châtié plus rigoureusement. – Ibid

Guillaume Von Hazel, Mystères de la Révolution, éditions Verus Israel, 2019, pp. 29-34

 

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