La reconquête de Jérusalem racontée par un croisé en 1099

Et nous, exultant d’allégresse, nous parvînmes jusqu’à la cité de Jérusalem, le mardi, huit jours avant les ides de juin, et nous l’assiégeâmes admirablement. Robert de Normandie l’assiégea du côté nord, près de l’église du premier martyr saint Étienne, à l’endroit où il fut lapidé pour le Nom du Christ ; à sa suite, était Robert, comte de Flandre. A l’ouest, ce furent le duc Godefroi et Tancrède qui l’assiégèrent. Le comte de Saint-Gilles l’assiégea au midi, sur la montagne de Sion, vers l’église de sainte Marie, mère de Dieu, où le Seigneur célébra la Cène avec ses disciples.

Le troisième jour, Raimond Pilet et Raimond de Turenne et plusieurs autres, désireux de combattre, se détachèrent de l’armée. Ils rencontrèrent deux cents Arabes, et ces chevaliers du Christ bataillèrent contre ces incrédules : Dieu aidant, ils eurent le dessus, en tuèrent un grand nombre et saisirent trente chevaux.

Le lundi, nous attaquâmes vigoureusement la ville, avec un tel élan que, si les échelles avaient été prêtes, la ville tombait en notre puissance. Cependant, nous détruisîmes le petit mur et nous appliquâmes une échelle au mur principal ; nos chevaliers y montaient et frappaient de près les Sarrasins et les défenseurs de la ville à coups d’épées et de lances. Beaucoup des nôtres, mais encore plus des leurs, y rencontrèrent la mort. Pendant ce siège, nous ne pûmes trouver de pain à acheter pendant l’espace de dix jours, jusqu’à la venue d’un messager de nos navires, et nous fûmes en proie à une soif si ardente, qu’en éprouvant les plus grandes frayeurs, nous faisions jusqu’à six milles pour abreuver nos chevaux et nos autres bêtes. La fontaine de Siloé, située au pied de la montagne de Sion, nous réconfortait, mais l’eau était vendue parmi nous beaucoup trop cher.

Après l’arrivée du messager de nos navires, nos seigneurs tinrent conseil et décidèrent d’envoyer des chevaliers pour garder fidèlement les hommes et les navires au port de Jaffa. Au point du jour, cent chevaliers se détachèrent de l’armée de Raimond, comte de Saint-Gilles, dont Raimond Pilet, Achard de Montmerle, Guillaume de Sabran, et allèrent en toute confiance vers le port. Puis trente de nos chevaliers se séparèrent des autres et rencontrèrent sept cents Arabes, Turcs, Sarrasins de l’armée de l’amiral. Les chevaliers du Christ les attaquèrent avec vigueur, mais la supériorité des ennemis sur les nôtres fut telle qu’ils les entourèrent de tous côtés et tuèrent Achard de Montmerle, ainsi que de pauvres piétons.

Les nôtres étaient déjà cernés et s’attendaient à la mort, lorsqu’un autre messager vint dire à Raimond Pilet : « Que fais-tu là avec ces chevaliers ? Voici que les nôtres sont aux prises avec des Arabes, des Turcs et des Sarrasins ; peut-être à cette heure sont-ils tous tués ; secourez-les, secourez-les donc ! » A cette nouvelle, les nôtres s’empressèrent d’accourir et parvinrent à la hâte jusqu’à eux, tout en combattant. Apercevant les chevaliers du Christ, la gent païenne se divisa et forma deux colonnes. Mais les nôtres, après avoir invoqué le nom du Christ, chargèrent sur ces incrédules avec un tel élan que chaque chevalier abattit son ennemi. Comprenant alors qu’ils ne pourraient tenir devant la valeur des Francs, frappés d’une grande terreur, ils tournèrent le dos ; les nôtres les poursuivirent pendant quatre milles environ, en tuèrent un grand nombre, en prirent un vivant, afin d’avoir par lui des renseignements, et s’emparèrent de cent trois chevaux.

Pendant ce siège, nous endurâmes le tourment de la soif à un point tel que nous cousions des peaux de bœufs et de buffles dans lesquelles nous apportions de l’eau pendant l’espace de six milles. L’eau que nous fournissaient de pareils récipients était infecte et, autant que cette eau fétide, le pain d’orge était pour nous un sujet quotidien de gêne et d’affliction. Les Sarrasins, en effet, tendaient secrètement des pièges aux nôtres en infectant les fontaines et les sources ; ils tuaient et mettaient en pièces tous ceux qu’ils trouvaient et cachaient leurs bestiaux dans des cavernes et des grottes.

Nos seigneurs étudièrent alors les moyens d’attaquer la ville à l’aide de machines, afin de pouvoir y pénétrer pour adorer le sépulcre de notre Sauveur. On construisit deux châteaux de bois et pas mal d’autres engins. Le duc Godefroi établit un château garni de machines et le comte Raimond fit de même. Ils se faisaient apporter du bois des terres lointaines. Les Sarrasins, voyant les nôtres construire ces machines, fortifiaient admirablement la ville et renforçaient les défenses des tours pendant la nuit.

Puis nos seigneurs, ayant reconnu le côté le plus faible de la cité, y firent transporter dans la nuit du samedi notre machine et un château de bois : c’était à l’est. Ils les dressèrent au point du jour, puis ils préparèrent et garnirent le château le dimanche, le lundi et le mardi. Dans le secteur sud, le comte de Saint-Gilles faisait réparer sa machine. A ce moment, nous souffrîmes tellement de la soif qu’un homme ne pouvait, contre un denier, avoir de l’eau en quantité suffisante pour éteindre sa soif.

Le mercredi et le jeudi, nous attaquâmes fortement la ville de tous les côtés, mais avant que nous ne la prissions d’assaut, les évêques et les prêtres firent décider par leurs prédications et leurs exhortations que l’on ferait en l’honneur de Dieu une procession autour des remparts de Jérusalem et qu’elle serait accompagnée de prières, d’aumônes et de jeûnes.

Le vendredi, de grand matin, nous donnâmes un assaut général à la ville sans pouvoir lui nuire ; et nous étions dans la stupéfaction et dans une grande crainte. Puis, à l’approche de l’heure à laquelle Notre-Seigneur Jésus-Christ consentit à souffrir pour nous le supplice de la croix, nos chevaliers postés sur le château se battaient avec ardeur, entre autres le duc Godefroi et le comte Eustache son frère. A ce moment, l’un de nos chevaliers, du nom de Liétaud, escalada le mur de la ville. Bientôt, dès qu’il fut monté, tous les défenseurs de la ville s’enfuirent des murs à travers la cité et les nôtres les suivirent et les pourchassèrent en les tuant et les sabrant jusqu’au temple de Salomon, où il y eut un tel carnage que les nôtres marchaient dans leur sang jusqu’aux chevilles.

De son côté, le comte Raimond, placé au midi, conduisit son armée et le château de bois jusqu’auprès du mur. Mais entre le château et le mur s’étendait un fossé, et l’on fit crier que quiconque porterait trois pierres dans le fossé aurait un denier. Il fallut pour le combler trois jours et trois nuits. Enfin, le fossé rempli, on amena le château contre la muraille. A l’intérieur, les défenseurs se battaient avec vigueur contre les nôtres en usant du feu et des pierres. Le comte, apprenant que les Francs étaient dans la ville, dit à ses hommes : « Que tardez-vous ? Voici que tous ceux de France sont déjà dans la ville. »

L’amiral qui commandait la Tour de David se rendit au comte et lui ouvrit la porte à laquelle les pèlerins avaient coutume de payer tribut. Entrés dans la ville, nos pèlerins poursuivaient et massacraient les Sarrasins jusqu’au temple de Salomon, où ils s’étaient rassemblés et où ils livrèrent aux nôtres le plus furieux combat pendant toute la journée, au point que le temple tout entier ruisselait de leur sang. Enfin, après avoir enfoncé les païens, les nôtres saisirent dans le temple un grand nombre d’hommes et de femmes, et ils tuèrent ou laissèrent vivant qui bon leur semblait. Au-dessus du temple de Salomon s’était réfugié un groupe nombreux de païens des deux sexes, auxquels Tancrède et Gaston de Béarn avaient donné leurs bannières. Les croisés coururent bientôt par toute la ville, raflant l’or, l’argent, les chevaux, les mulets et pillant les maisons, qui regorgeaient de richesses.

Puis, tout heureux et pleurant de joie, les nôtres allèrent adorer le Sépulcre de notre Sauveur Jésus et s’acquittèrent de leur dette envers Lui. Le matin suivant, les nôtres escaladèrent le toit du temple, attaquèrent les Sarrasins, hommes et femmes, et, ayant tiré l’épée, les décapitèrent. Quelques-uns se jetèrent du haut du temple. A cette vue, Tancrède fut rempli d’indignation.

Alors, les nôtres décidèrent en conseil que chacun ferait des aumônes et des prières, afin que Dieu élût celui qu’il voudrait pour régner sur les autres et gouverner la cité. On ordonna aussi de jeter hors de la ville tous les Sarrasins morts, à cause de l’extrême puanteur, car toute la ville était presque entièrement remplie de leurs cadavres. Les Sarrasins vivants traînaient les morts hors de la ville, devant les portes et en faisaient des monceaux aussi hauts que des maisons. Nul n’a jamais ouï, nul n’a jamais vu un pareil carnage de la gent païenne : des bûchers étaient disposés comme des bornes et nul, si ce n’est Dieu, ne sait leur nombre. Le comte Raimond fit conduire l’amiral et ses compagnons jusqu’à Ascalon, où ils arrivèrent sains et saufs.

Le huitième jour après la prise de la ville, on élut le duc Godefroi prince de la cité, afin de combattre les païens et de défendre les chrétiens. De même, on élut patriarche le jour de saint Pierre ès-Liens un homme sage et honorable appelé Arnoul. Cette cité fut prise par les chrétiens de Dieu le vendredi quinze juillet.

Gesta Francorum et aliorum Hierosolimitanorum, traduction de Louis Bréhier, Histoire anonyme de la première croisade, Librairie Honoré Champion, pp. 195-202, 1924

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