[Règne Social] Pape Innocent III : Condamnation du Sac de 1204 à Constantinople

A Baudouin comte de Flandres et du Hainaut. Tu as accepté d’assumer la tâche de délivrer la Terre Sainte de la main des infidèles. Vous aviez interdiction, sous peine d’excommunication, d’attaquer des terres chrétiennes, à moins qu’ils aient refusé de vous laisser passer ou qu’ils aient refusé de vous aider, et même dans ce cas-là, vous aviez ordre de ne rien faire contre les ordres de mes légats. Vous n’aviez aucun droit ni aucune prétention sur les terres grecques. Vous étiez tenus par un serment solennel devant Notre Seigneur et pourtant, vous avez totalement méprisé ce serment. Ce n’est pas contre les infidèles, mais contre les chrétiens que vous avez élevé l’épée. Ce n’est pas Jérusalem, mais Constantinople que vous avez prise. Vos esprits ne désiraient pas des richesses célestes, mais les richesses du monde. Mais par-dessus tout cela, rien à vos yeux n’a trouvé grâce, ni l’âge, ni le sexe. Sous les yeux du monde entier, vous vous êtes abandonnés à la débauche, à l’adultère et à la prostitution. Nous seulement vous avez violé des femmes mariées et des veuves, mais aussi des jeunes femmes et des vierges dont les vies étaient consacrées à Dieu. Non seulement vous avez pillé les trésors de l’Empereur et des citoyens, riches et pauvres, mais vous avez même dépouillé les sanctuaires de l’Eglise de Dieu. Vous vous êtes introduits dans des lieux saints, y avez volé les objets sacrés sur les autels, même les croix, et pillé d’innombrables images et reliques de saints. Il ne faut pas être alors surpris de ce que l’église grecque, ainsi violentée, rejette ensuite toute obéissance au siège apostolique. Il ne faut pas s’étonner qu’elle ne voie chez les latins rien d’autre que traitrise et œuvres du diable, et les regardent comme maudits.

Au Doge, Enrico Dandolo de Venise. C’est toi qui as délibérément détourné une armée croisée, dont la destination était de faire la guerre aux Saracènes. Tu as méprisé mon légat et méprisé l’excommunication que j’ai lancée sur toi. Tu as rompu tes vœux de chrétien, et tu as dépouillé les églises et leurs trésors. Dis-moi, si tu le peux, comment pourras-tu trouver la Rédemption, toi qui as détourné une armée chrétienne destinée à la Terre Sainte ? Avec cette grande et puissante armée, non seulement Jérusalem, mais aussi une partie de la Mésopotamie aurait pu être prise. La preuve en est qu’une armée qui a pu si aisément prendre la Grèce et Constantinople, aurait également pu capturer Alexandrie et la Terre Sainte de la main des infidèles.

Pape Innocent III, lettre au comte de Flandres et au Doge de Venise en condamnation des massacres commis par eux à Constantinople, cité dans la Gesta Innocentii, James M. Powell, The Deeds of Pope Innocent III, 2007 ; cité dans Ernle Bradford, The Sundered Cross.

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Commentaire : Cette remarquable et autoritaire condamnation des massacres provoqués par l’armée croisée détournée en avril 1204 par le doge de Venise réfute la croyance parfois encore maintenue dans les milieux grecs schismatiques, selon laquelle le désastre du 12 avril 1204 aurait fait partie d’une diabolique entreprise du pape pour conquérir les trésors de Constantinople, ou du moins, la croyance consistant à ne retenir que cet événement pour présenter les croisés d’Occident comme une bande d’horribles barbares. Selon cette vision abusive et passionnelle de l’histoire, le sac de 1204 aurait directement conduit à la décadence et à la chute de l’empire d’Orient aux mains des musulmans, plus de deux siècles plus tard.

La réalité est tout autre, comme le montrent ces extraits. Ajoutons à cela un fait, qui naturellement n’excuse en rien la tuerie de 1204, mais qui servira à mieux faire comprendre la situation complexe des relations internationales à l’époque des croisades, en particulier au tournant du 13e siècle. En effet, en avril et en mai 1182 s’était produit une gigantesque tuerie à Constantinople, provoquée par l’armée d’Andronic Comnène, l’ennemi acharné de l’ancien empereur Manuel Ier, laquelle, aidée d’une partie des citoyens de la ville, massacra sans distinction la population latine.

Le peuple courut aux armes ; des côtes de l’Asie, le tyran envoya ses troupes et ses galères seconder la vengeance nationale ; et la résistance impuissante des étrangers ne servit qu’à motiver et redoubler la fureur de leurs assassins. Ni l’âge, ni le sexe, ni les liens de l’amitié ou de la parenté ne purent sauver les victimes dévouées de la haine, de l’avarice et du fanatisme. Les Latins furent massacrés dans les rues et dans leurs maisons ; leur quartier fut réduit en cendres ; on brûla les ecclésiastiques dans leurs églises, et les malades dans leurs hôpitaux. On peut se faire une idée du carnage par l’acte de clémence qui le termina : on vendit aux Turcs quatre mille chrétiens qui survivaient à la proscription générale. Les prêtres et les moines se montraient les plus actifs et les plus acharnés à la destruction des schismatiques ; ils chantèrent pieusement un Te Deum lorsque la tête d’un cardinal romain, légat du pape, eut été séparée de son corps, attachée à la queue d’un chien, et traînée, avec des railleries féroces, à travers les rues de la ville.Edward Gibbon, Histoire de la décadence et de la chute de l’empire romain, chap. 60

Pour aller plus loin, lire : Guillaume Von Hazel, Du massacre des latins en 1182 au sac de Constantinople en 1204

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