[Histoire] Égérie, pèlerine chrétienne au 4e siècle : l’ascension du mont Sinaï (2)

Nous avons atteint la montagne tardivement en ce jour de samedi et en arrivant dans un monastère, les moines qui vivaient là nous reçurent de façon très aimable, nous montrant toutes sortes d’attentions ; il y avait là une église et un prêtre. Nous sommes restés sur place cette nuit-là, et, tôt, le jour du Seigneur, nous entamions l’ascension des montagnes avec les prêtres et les moines. Ces montagnes se grimpent avec beaucoup de peine, car on ne peut pas y monter aisément par un chemin établi en spirales. Il faut y monter tout d’un coup, comme un mur  et il faut en plus redescendre chacun de ces monts avant de pouvoir atteindre celui du milieu, que l’on appelle Sinaï. Ainsi, par la grâce du Christ notre Dieu et avec l’aide des prières des saints hommes qui nous accompagnaient, nous sommes arrivés à la quatrième heure du jour sur le sommet du Sinaï, les saintes montagnes de Dieu, là où la Loi fut donnée, c’est-à-dire à l’endroit où la Gloire de Dieu descendit en ce jour où de la fumée s’échappait de la montagne[1]. Ainsi, ce fut une dure épreuve, car j’ai dû entreprendre la montée à pied : demeurer sur ma selle eut été impossible. Pour autant, je n’ai pas ressenti la pénibilité de la montée, je dis : je ne ressentis aucune peine, car je réalisais que mon souhait de gravir cette montagne avait été accompli par la grâce de Dieu. Sur cet endroit se trouve actuellement une église, assez petite, car l’endroit lui-même, qui est le sommet de la montagne, n’est pas très grand. En revanche, cette église est grande en termes de grâces.

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La chapelle de la Sainte Trinité, au sommet du mont Sinaï. Des communautés de prêtres, de moines et même de laïcs solitaires se sont installés dès le IIIe siècle dans la région du Sinaï, initiant la longue tradition des cénobites du désert palestino-egyptien qu’on appelle « pères du désert ». De grands saints de l’Eglise des premiers siècles passèrent par cette école, dont Saint Antoine d’Egypte, Saint Macaire le grand, Saint Moïse l’éthiopien, Saint Hilarion de Gaza, Saint Jean de Lycopolis, Saint Jean Colobos, Saint Epiphane de Salamine ou encore Saint Jean Cassien, qui transmit la règle monastique en Gaule.

Quand toutefois, par la grâce de Dieu, nous arrivâmes au sommet et au pas de la porte de l’église, le prêtre en charge de celle-ci sortit de sa cellule et vint à notre rencontre. C’était un vieil homme vigoureux, un moine de longue date, un ascète, comme ils disent ici, en résumé : une personne digne de se trouver là. Les autres prêtres virent aussi à notre rencontre, avec tous les moines qui vivaient sur la montagne. Toutefois, aucun d’entre eux ne vit au sommet même de la montagne centrale, où il ne se trouve rien d’autre que cette église et la grotte de Moïse[2]. Après qu’un passage du livre de Moïse eut été lu, nous communions à la messe, tenue en bonne et due forme. Alors que nous sortions de l’église, les prêtres de l’endroit nous offrirent des eulogiae[3], sortes de fruits qui poussent sur cette montagne. Car, bien que la sainte montagne du Sinaï soit rocailleuse au point qu’il ne s’y trouve pas même un arbuste, il se trouve au pied des monts une petite parcelle de terrain où les saints moines y plantent avec amour des petits arbres et des vergers, et y établissent non loin des oratoires avec cellules, de sorte à pouvoir récolter les fruits qu’ils cultivent de leurs propres mains depuis le sol de cette même montagne. Ainsi, après avoir été à la communion et avoir reçu les eulogiae en sortant de l’église, je leur demandais de nous montrer les différentes curiosités.

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Né vers 252, Saint Antoine le Grand (connu aussi comme Saint Antoine d’Égypte, Antoine l’Ermite, ou encore Antoine du désert) est le fondateur de l’érémitisme chrétien. Sa vie nous est connue par le récit qu’en a fait Saint Athanase d’Alexandrie vers 360.

Sur quoi les saints hommes nous firent immédiatement l’honneur de nous montrer ces divers endroits. Ils nous montrèrent la grotte dans laquelle Moïse se tenait lorsqu’il dut gravir à nouveau la montagne sainte pour y recevoir les secondes tables, après qu’il ait brisé les premières en voyant le peuple pécher. Ils nous firent aussi l’honneur de nous montrer les autres endroits que nous désirions voir, et d’autres qu’eux-mêmes connaissaient bien. Mais je voudrais vous faire savoir, Mesdames, révérentes sœurs, que depuis cet endroit où nous tenions, tout autour de l’église, les montagnes alentours qui nous semblaient auparavant si hautes et si difficiles à gravir, nous semblaient désormais très petites en comparaison à celle sur laquelle nous nous tenions. De là, nous pouvions voir l’Egypte et la Palestine, la Mer Rouge et la Mer parthénienne[4] qui mène à Alexandrie, ainsi que les territoires sans fin des Saracènes. Tout ceci semblait si minuscule que c’en était à peine croyable, et les saints hommes nous indiquaient chaque point d’horizon.

Egérie, Itinéraire, vers 380-385. Extrait de la traduction anglaise de M. McClure, C. Feltoe, Macmillan Company, New York, 1919.

[1] Exode 19 ;18

[2] Exode 33 ;22

[3] Ce mot désigne encore, chez les catholiques d’Orient, la nourriture bénie par un prêtre.

[4] La partie orientale de la mer méditerranée.

 

Egérie (également appelée Ethérie ou Euchérie) était une jeune femme originaire de Galice (sud-ouest de la Gaule ou nord-est de l’Espagne) qui entreprit un pèlerinage vers la Terre Sainte ainsi que dans bien d’autres centres monastiques de l’Orient chrétien dans les années 380, pendant le règne de l’empereur Théodose Ier. Pendant tout son périple, elle rédige en latin un journal de voyage destiné à son cercle d’amies. Ce document, dont certaines parties ont disparu, reste d’une incomparable valeur archéologique et nous fournit de vibrants détails de la foi des catholiques à cette époque, ainsi que des ressources inédites concernant la géographie de la terre Sainte à la fin du Ive siècle. Il s’agit tout simplement du premier et plus ancien témoignage écrit d’un pèlerinage chrétien vers l’Orient. Il est intéressant de voir que les femmes chrétiennes des premiers siècles étaient hautement instruites : la lettre de Sainte Perpétue constitue également l’un des plus anciens témoignages écrit de chrétiens laïcs. Son journal, le Peregrinatio Aetheriae, fut retrouvé au VIIe siècle par l’ermite galicien Valère de Bierzo (630-695) qui lui dédia une lettre à la louange de la très bienheureuse Egérie. Si des parties du manuscrit original ont disparu, notamment le début et la fin des lettres, la majeure partie fut recopiée au 11e siècle dans le Codex Aretinus à Monte Cassino. Ce Codex fut lui-même retrouvé en 1884 dans la librairie du monastère d’Arezzo par l’historien et archéologue Gian Francesco Gamurrini, lequel crut dans un premier temps que l’auteur du journal était Sainte Sylvie d’Aquitaine. Mais en 1903, l’historien Marius Férotin découvrit la vraie identité de l’auteur en retrouvant les écrits du moine Valère de Bierzo. Depuis, plusieurs historiens ecclésiastiques ont étudié en profondeur l’itinéraire d’Egérie, bien que son histoire demeure largement inconnue du grand public. Le site Egeria Project propose une carte interactive permettant d’imaginer le voyage d’Egérie entre les Gaules, l’Italie, l’Asie Mineure, l’Arabie, la Terre Sainte et l’Egypte.

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