[Histoire] Égérie, pèlerine chrétienne au 4e siècle : l’approche du Mont Sinaï (1)

Pendant ce temps, nous arrivions à pied dans un endroit où les montagnes par lesquelles nous voyagions s’ouvrirent et formèrent une vallée infiniment vaste, relativement plate et extraordinairement belle. Et par-delà la vallée apparut le Sinaï, la sainte montagne de Dieu. Cet endroit, où les montagnes d’ouvrent, se trouve non loin de l’emplacement des tombes de l’envie (Kibroth Hattaavah)[1]. En atteignant cet endroit, nos saints accompagnateurs nous dirent : « Il est de coutume que ceux qui passent par ici et voient en premier la montagne de Dieu, fassent une prière. » Ce que nous fîmes. La distance depuis cet endroit jusqu’à la montagne divine était d’environ quatre milles, en passant par la dite vallée. Car cette vallée est en effet très vaste, reposant sous les pentes de la montagne divine, et mesurant, selon ce que nous pouvions en dire à vue d’œil, ou selon ce qu’on nous en avait dit, à peu près seize miles de longueur, mais nos guides parlèrent de quatre miles de largeur. Ainsi, nous devions traverser cette vallée pour atteindre la montagne.

Et voici à présent la grande et plane vallée dans laquelle les enfants d’Israël devaient patienter dans ces jours où Moïse monta en haut de la montagne divine et y demeura quarante jours et quarante nuits[2]. C’est en outre la vallée dans laquelle le veau d’or fut construit[3] et l’endroit est marqué jusqu’à ce jour par une grande pierre érigée à cet exact emplacement. C’est aussi au bout de cette vallée, où, pendant que Saint Moïse faisait paitre le troupeau de son beau-père, Dieu lui parla par deux fois par le Buisson Ardent[4]. Et comme notre itinéraire était de gravir d’abord la montagne divine, que l’on peut voir d’ici, parce que l’ascension était plus aisée par le chemin que nous avions emprunté, puis ensuite de descendre vers le haut de la vallée où se trouvait le Buisson, cet itinéraire étant le plus simple, aussi, ayant vu ce que nous voulions voir, nous décidâmes de descendre la montagne divine de façon à arriver à l’emplacement du Buisson, puis ensuite de reprendre notre route dans la vallée avec les hommes de Dieu, qui nous montraient chaque endroit mentionné dans l’Ecriture. Et nous fîmes ainsi. Ainsi, partant de cet endroit où nous avions prié en arrivant de Faran, notre parcours devait nous amener au milieu de cette vallée, avant de tourner vers la montagne divine.

Costumes chrétiens latins et arabes au IVe siècle.

Là, toutes les monts paraissent ne former qu’un seul sommet, mais en entrant dans les montagnes, on s’aperçoit qu’il s’en trouve plus d’une ; malgré cela, tout ce groupe de monts est appelé montagne de Dieu. Mais ce sommet particulier, qui est couronné par l’endroit où, comme il est écrit, la Gloire de Dieu descendit, se trouve au centre de tous les autres[5]. Et bien que tous les autres sommets de la chaine atteignent des hauteurs telles que je n’en avais jamais vues, ce sommet central, sur lequel la Gloire de Dieu descendit, est tellement plus haut que tous les autres, que lorsque nous le gravirent, toutes ces montagnes que nous pensions hautes étaient maintenant si petites à nos yeux qu’elles paraissaient de simples petites collines.

Jean-Léon Gérôme, Moïse sur le Mont Sinaï

Il est certainement merveilleux, et non sans faveurs divines, je le pense, que ce sommet particulier qu’on appelle Sinaï, sur lequel la gloire de Dieu descendit, soit plus haut que tous les autres, quoiqu’on ne puisse s’en apercevoir avant d’en avoir atteint la base et de l’avoir gravi jusqu’au sommet. Et après avoir satisfait ce désir et en être redescendu, l’on peut vérifier cette caractéristique depuis l’autre versant, ce qui ne serait pas possible sans avoir entrepris l’ascension. J’appris ces choses par les informations que donnèrent les frères avant notre arrivée à la montagne de Dieu, et après mon arrivée là-bas, je puis constater qu’il en était ainsi.

Egérie, Itinéraire, vers 380-385. Extrait de la traduction anglaise de M. McClure, C. Feltoe, Macmillan Company, New York, 1919.

Egérie (également appelée Ethérie ou Euchérie) était une jeune femme originaire de Galice (sud-ouest de la Gaule ou nord-est de l’Espagne) qui entreprit un pèlerinage vers la Terre Sainte ainsi que dans bien d’autres centres monastiques de l’Orient chrétien dans les années 380, pendant le règne de l’empereur Théodose Ier. Pendant tout son périple, elle rédige en latin un journal de voyage destiné à son cercle d’amies. Ce document, dont certaines parties ont disparu, reste d’une incomparable valeur archéologique et nous fournit de vibrants détails de la foi des catholiques à cette époque, ainsi que des ressources inédites concernant la géographie de la terre Sainte à la fin du Ive siècle. Il s’agit tout simplement du premier et plus ancien témoignage écrit d’un pèlerinage chrétien vers l’Orient. Il est intéressant de voir que les femmes chrétiennes des premiers siècles étaient hautement instruites : la lettre de Sainte Perpétue constitue également l’un des plus anciens témoignages écrit de chrétiens laïcs. Son journal, le Peregrinatio Aetheriae, fut retrouvé au VIIe siècle par l’ermite galicien Valère de Bierzo (630-695) qui lui dédia une lettre à la louange de la très bienheureuse Egérie. Si des parties du manuscrit original ont disparu, notamment le début et la fin des lettres, la majeure partie fut recopiée au 11e siècle dans le Codex Aretinus à Monte Cassino. Ce Codex fut lui-même retrouvé en 1884 dans la librairie du monastère d’Arezzo par l’historien et archéologue Gian Francesco Gamurrini, lequel crut dans un premier temps que l’auteur du journal était Sainte Sylvie d’Aquitaine. Mais en 1903, l’historien Marius Férotin découvrit la vraie identité de l’auteur en retrouvant les écrits du moine Valère de Bierzo. Depuis, plusieurs historiens ecclésiastiques ont étudié en profondeur l’itinéraire d’Egérie, bien que son histoire demeure largement inconnue du grand public. Le site Egeria Project propose une carte interactive permettant d’imaginer le voyage d’Egérie entre les Gaules, l’Italie, l’Asie Mineure, l’Arabie, la Terre Sainte et l’Egypte.

[1] Nombres 11-34 : « On donna à ce lieu le nom de Kibroth-Hattaava, parce qu’on y enterra le peuple que la convoitise avait saisi. »

[2] Exode 24-18

[3] Exode 32

[4] Exode 3-1

[5] Exode 19 ;18-20

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