« Takfir » (« Blasphème »), voilà le mot qui fâche désormais Moncedf Marzouki, le président tunisien qui demande une loi pour éviter les abus. Le chef de l’Etat avait lui-même dénoncé l’ »apostasie » du Premier ministre du Gouvernement de transition, Caïd Essebsi, suite aux critiques de ce dernier à son endroit. En cela, mais pour des motifs différents, le président a rejoint les salafistes qui avaient dénoncé Essebsi comme ennemi de Dieu pour avoir défendu la chaîne de télévision Nessma après la diffusion du film Persépolis, jugé critique envers l’islam. Bien que la force du terme employé par le président n’est pas celle du mot « Takfir » au contraire de celui des salafistes, l’idée de non-respect de Dieu est présente, les spécialistes de l’arabe, du droit et du fiqh (jurisprudence islamique) s’accordent sur l’interprétation propos de Marzouki signifiant que l’opposant aurait tenu »des propos contre le bon sens et contre ce qui est prôné par la religion ». Ces accusations faciles témoignent de l’abus du concept de blasphème dans la société tunisienne, comme ailleurs en islam, pour régler les conflits d’opinion. Les chrétiens peuvent notamment en faire les frais, avec de fausses accusations dépassant la simple différence d’idées.
Agacé par ces excès, le président a invité, le 25 février, l’Assemblée nationale constituante « à trancher la question à travers l’adoption d’une loi qui incrimine les accusations de blasphème, fait encourir à leurs auteurs des poursuites pénales et préserve la cohabitation, la fraternité et la solidarité entre les Tunisiens ». Depuis la chute de Ben Ali, les islamistes, notamment salafistes, très actifs dans le pays, tant au niveau politique que religieux ou associatif, indexent facilement tout blasphémateur supposé. La veille du communiqué présidentiel, le journal Assabah rapportait les accusations de mécréance, portées au cours d’une interview par le dirigeant d’une association islamiste Adel Al-Ilmi à l’encontre d’un professeur de civilisation islamique dont il n’avait pourtant lu aucun ouvrage. Nombre d’intellectuels font l’objet de telles accusations. Les chrétiens aussi, bien que la société tunisienne soit relativement plus tolérante que celle d’autres pays musulmans.
En islam, dire à un musulman que l’on croit en la divinité du Christ est considéré comme blasphématoire. Si la présence chrétienne peut être tolérée, la profession de foi doit être discrète. Ainsi, un chrétien n’a même pas à critiquer explicitement l’islam pour être accusé d’insulter la religion musulmane. Cette étroitesse de la liberté d’expression est doublement très dangereuse, une accusation pouvant vite être lancée en cas de conflit tout à fait étranger à la croyance. D’autre part, même sans l’intention de blasphémer, un chrétien peut être perçu comme injuriant l’islam. La colère suscitée par la diffusion de Persépolis témoigne de l’horreur qui peut être éprouvée par des musulmans s’ils pensent que leur dieu est trop assimilé dans ses caractères au leur : dans le film, Allah est représenté comme un vieillard à barbe blanche. Or, l’islam n’accepte pas de production imagée de son dieu, mais encore le dieu à barbe blanche est vu comme celui des chrétiens, celui de Michel-Ange ou celui incarné au cinéma par Morgan Freeman dans Bruce Tout-Puissant.
La décision est entre les mains de l’Assemblée constituante, et le parti islamiste Ennahdha qui dispose de 90 sièges sur 217 pourrait très bien voter en faveur d’un tel texte. Ce choix serait esthétique, pour rassurer et présenter un visage de démocratie libérale, sachant que les cas de blasphèmes « avérés » seraient tout de même sanctionnés. Un tel vote ne changerait rien au sort des chrétiens, dans ce pays classé 35e sur l’index mondial des persécutions publié par l’ONG Portes Ouvertes.
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