Terry Jones, un Coran brûlé, l’Iran et le principe de proportionnalité

Après avoir fait brûler en mars 2011 un exemplaire du Coran qu’il avait acheté, le pasteur Terry Jones en  a passé d’autres par le feu ainsi qu’un portrait de Mahomet, le 28 avril dernier. Terry Jones, un pasteur aux habitudes radicales et contestées chez les chrétiens, entend ainsi dénoncer la détention du pasteur iranien Youcef Nadarkhani, condamné à mort pour avoir quitté l’islam. Téhéran, qui vient de condamner l’avocat du pasteur à  neuf années de prison, a décrié « fermement cet acte ridicule, insultant et provoquant d’un soi-disant prêtre américain dans un mépris flagrant du saint Coran». Le régime des mollahs a par ailleurs dénoncé « l’islamophobie » de l’Occident et exige de Washington « une réaction rapide, sérieuse et franche de la part du gouvernement américain pour que cela ne se reproduise plus jamais », ainsi que des excuses.

C’est en septembre 2010 que le monde a découvert Terry Jones, un pasteur de Gainsville, en Floride, se promenant avec un révolver et qui parlait de brûler le livre sacré des musulmans pour venger l’Amérique des attentats commis dix ans plus tôt. Après avoir abandonné son projet qui mettait en danger la vie des soldats dans les pays musulman, le pasteur est finalement passé à l’acte quelques mois plus tard. S’en sont suivies des manifestations plus ou moins violentes dans le monde, dont des violences en Afghanistan qui ont fait une douzaine de morts dans la population locale lors des heurts, en plus de sept employés de l’ONU tués par la foule. Un mois plus tard, Jones passait quelques heures derrière les barreaux pour avoir manifesté devant une mosquée dans le Michigan, créant un risque de trouble à l’ordre public. Le dernier autodafé du dirigeant de Stand up America Now! lui a valu une amende de 271 dollars, comprenant les frais de justice, car s’il avait l’autorisation d’allumer un feu, la réglementation écologique de Gainsville interdit de consumer des livres sans permission. Cette fois-ci, la cause de Terry Jones est le pasteur Youcef Nadarkhani qui se serait probablement passé de ce service excitant la haine à son endroit. Déjà fin février, Jones avait annoncé dans une vidéo qu’il n’hésiterait pas à rééditer son geste de l’an passé si le chrétien iranien n’était pas libéré.

L’indignation de l’Iran et le principe de proportionnalité

Terry Jones semble s’enfermer dans une stratégie dérivante avec des actes qui prennent probablement mal en considération les intérêts de Youcef Nadarkhani. Le pasteur est en prison depuis le 12 octobre 2009 et a été condamné à mort pour apostasie, l’Iran  l’accusant d’avoir quitté l’islam pour embrasser le christianisme. Il peut être exécuté à tout moment, sans même que sa famille le sache. Son avocat, Mohamed Ali Dadkhah, un musulman partisan des droits de l’homme, a été condamné à 9 ans d’emprisonnement pour « agissements contre la sécurité nationale, la diffusion de propagande contre le régime et la conservation de livres interdits chez lui ». Il ne pourra plus exercer la profession d’avocat ni enseigner à sa libération pendant 10 ans. Le juriste avait déjà fait un séjour derrière les barreaux en 2009 à l’occasion des secousses populaires contestant la réélection de Mahmoud Ahmadinejad à la présidence de la République islamique. Selon Dadkhah, sa condamnation laisse Nadarkhani sans défense, ses confrères ayant peur de prendre la relève. L’Iran s’est placé dans une stratégie d’arrestation d’avocats de citoyens détenus pour des raisons de foi et d’arrestations d’avocats de ces juristes. Récemment, un autre pasteur, Farshid Fathi, a été condamné à 6 ans de prison pour possession et distribution d’exemplaires de la Bible, officiellement pour « atteinte à la sécurité nationale, intelligence avec l’ennemi et propagande religieuse », après avoir passé 16 mois en détention. Ressentant une certaine indifférence des Occidentaux par rapport à ces divers cas de violation des libertés fondamentales, Terry Jones a décidé d’agir. Sa volonté maladroite d’interpeller sur le sort des chrétiens rencontre l’indignation de Téhéran.

De nombreux appels ont été lancés à travers l’Occident pour demander à l’Iran de lever la peine capitale qui pèse sur Youcef Nadarkhani, voire de le libérer. Mais le régime chiite refuse. En revanche, il exige avec véhémence des excuses des Etats-Unis et qu’ils condamnent le geste du pasteur Jones. Si les autorités iraniennes peuvent empêcher les chrétiens de tenir leurs réunions en farsi, la langue du pays, menacer de faire sauter les églises qui n’obéiraient pas, arrêter en masse des chrétiens comme une douzaine d’entre eux à Pâques 2012, elles estiment cependant que brûler des exemplaires du Coran en signe de protestation est une offense plus grave que la maltraitance des chrétiens jusqu’à la condamnation à mort.

L’islamophobie que dénonce Téhéran est un concept forgé par les chiites radicaux iraniens à la fin des années 1970 pour discréditer les féministes américaines. L’intention était d’élever la critique de l’islam ou d’agissements au nom de l’islam au même rang que le racisme. Ce postulat permet de justifier l’absence de réciprocité : l’Iran peut réclamer le respect de l’islam en Occident tout en persécutant les chrétiens et d’autres minorités sur son sol et rejeter les critiques qui relèveraient de l’islamophobie. La contestation empêchée, le principe de proportionnalité n’a pas de sens pour les mollahs. D’un côté le droit de priver de la vie, de l’autre celui de contester la condamnation à mort pour apostasie par exemple par l’autodafé d’un Coran.

Si l’acte de Jones est contestable car il met en danger de nombreux chrétiens dans divers pays musulmans et n’apporte par ailleurs rien à la critique, en plus de blesser des musulmans modérés, la réaction de l’Iran est un témoignage de la disproportion dans la critique qui va jusqu’à éliminer les fondements de la justice : non seulement refuser une dénonciation du sort de Nadarkhani mais également condamner toute velléité de protestation face à l’injustice, qu’elle soit le fait d’un pasteur radical ou d’un avocat.

Droit d’auteur : JD Amadeus  

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