Dans une alerte du 2 mars 2012, l’ONG Human Rights Watch per Lao Religious Freedom rapporte que le chef du village Hueygong et un responsable du sous-district de police ont ordonné l’expulsion de la localité de dix familles si elles n’abjuraient pas leur foi chrétienne. La menace se concrétisera le 18 mars prochain, ont affirmé les deux fonctionnaires. Toutefois, elle pourrait ne pas trouver application notamment à cause d’un conflit de compétences : le chef du Bureau des affaires religieuses (BAR) de la province de Luangprabang a prévenu que si l’ordre était appliqué, il en référerait aux autorités supérieurs, jusqu’au Parlement et au Bureau du Premier ministre.
L’argument du responsable provincial des affaires religieuses est que les autorités du district ne peuvent sanctionner des chrétiens en tant que tels, sans passer par le BAR car les questions religieuses relèvent de sa juridiction. Il objecte également que l’ordre est dénué de fondement juridique.
Le gouvernement du district avait refusé de reconnaître la présence des chrétiens sur son territoire, ceux-ci sont répartis dans huit églises. Parmi les dix familles concernées, huit ont embrassé la foi chrétienne il y a trois mois. Le district a alors exigé que soit déclaré le nombre de fidèles et d’églises au bureau du gouvernement local. Le chef du district, celui de son parti communiste et celui des affaires religieuses de ladite circonscription seraient compétents pour accorder ou non le droit d’être officiellement chrétiens et même de simplement croire. Qui contreviendrait en cas de rejet de sa demande serait passible d’une peine d’expulsion.
Devant la soudaine et rapide propagation du christianisme dans le district, la question se pose quant à savoir s’il s’agit d’une décision précipitée en vue d’enrayer la dynamique. Bien que les autorités laotiennes soient très sévères envers les chrétiens, un tel acte est manifestement illégal, tant en termes de compétence matérielle que sur le fond. Bien que le Laos ne respecte pas réellement les principes posés par sa Constitution, notamment en matière de liberté religieuse, l’obligation de se déclarer pour avoir le droit de professer sa foi dépasse, dans le principe, les abus jusqu’ici commis. L’article 30 de la Constitution assure la liberté de croyance, sans poser de conditions pour y prétendre. Les autorités contournent régulièrement et de façon cruelle leurs principes officiels mais il s’agit dans cette histoire d’un perversion inhabituelle de la loi.
La pratique du bannissement
L’expulsion semble devenir une pratique courante, en 2008 cinquante-cinq chrétiens avaient été chassés du village d’une autre province. Bien que la Laos ait ratifié 9 ans après sa signature le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, en 2009, – dont les articles 2 et 18 interdisent respectivement la discrimination fondée sur la croyance et la liberté de religion -, il n’a pas montré la volonté de le respecter puisque, la même année, onze familles ont été expulsées d’un autre village, le lendemain de Noël, et vivent toujours dans la forêt où elles sont menacées par la famine. L’ONG Portes Ouvertes propose une vidéo de ces chrétiens.
La mise au ban de la société est une mesure de dégradation, le puni n’est plus admis comme juridiquement égal aux autres, voire n’est plus reconnu en tant que personne. Frappée d’interdiction d’entrer en contact avec la communauté, la personne est dans certains cas également punie de mort civile, elle n’a plus de droits civils et est considérée comme n’existant plus. Bien que la sanction ne soit pas précisée dans le cas de ces villageois, elle semble s’approcher de cette forme de proscription. De l’Antiquité à nos jours, et en divers lieux du globe, cette mesure a trouvé à s’appliquer et se perpétue. La défense de chercher le contact se faisant dans les deux sens, ordre a été donné aux villageois qui n’avaient pas aidé à déporter les chrétiens de ne pas leur fournir de vivres.
Si dans le cas des familles de Hueygong l’ordre d’expulsion est illégal, ce n’est pas la nature de cette pratique qui semble être contestée. En ce sens, le Laos s’engage à respecter des textes internationaux qu’il méconnaît même juste après les avoir ratifiés. Et si les autorités du village et du district sont dans l’illégalité, ils se sont sentis encouragés à commettre ces abus, le gouvernement laotien donnant l’exemple. Vientiane a récemment orienté un projet de déclaration de l’ASEAN (Association des Nations de l’Asie du Sud-Est) qui tend à ramener la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948 à une appréciation plus que sévère des autorités locales en limitant la liberté religieuse.
L’influence de Vientiane est perceptible dans le rejet de l’universalisme de l’application des droits de l’homme, le Laos préférant faire prévaloir « la sécurité nationale, l’ordre public et la moralité » qu’il entend de façon large, prétendant que les textes internationaux ne le permettent pas. Les Etats peuvent pourtant toujours restreindre des libertés, le Pacte international relatif aux droits civils et politique le permet. Les textes continentaux des pays libres ne disent pas moins, ainsi les Conventions européenne des droits de l’homme et interaméricaine des droits de l’homme, références internationales dans un Occident et une Amérique latine démocratiques, prévoient ces conditions dans leurs articles 9 pour l’Europe, et 12 pour les Amériques. Faut-il voir dans ce projet de l’ASEAN l’évidence que le Laos cherche toujours plus de prétextes internationaux pour légitimer son absence de respect de sa propre Constitution ?
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