Hasard du calendrier, c’est un intéressant article que consacre l’International Herald Tribune à l’exode des chrétiens d’Irak dès la deuxième page de son numéro du 12 mars 2012. La veille du quatrième anniversaire de la découverte du corps meurtri de Mgr Faraj Rahou, archevêque chaldéen de Mossoul. Sous le titre « Exodus From North Signals Iraqi Christians’ Slow Decline » (« L’exode du nord, symbole du lent déclin des chrétiens d’Irak »), le quotidien choisit d’aborder la question sous l’angle des difficultés d’intégration de ces Irakiens à nouveau contraints de prendre la route après avoir trouvé refuge dans le nord. Découragés par le chômage et les violences meurtrières qui les rattrapent, ils quittent le pays, craignant le pire après le départ des Américains. Alors que la population chrétienne variait entre 800 000 et 1,4 million d’âmes avant la guerre, il y en a aujourd’hui moins d’un demi million.
« Le crépuscule du christianisme », c’est le sentiment qui ressort de l’article. Relativement bien protégés sous le dictateur laïque, Saddam Hussein, les chrétiens partent comme Abram d’Ur dans la Mésopotamie antique. Ils quittent une terre de minarets et de clochers, enchevêtrement qui faisait un peu l’âme de l’Irak, participait à – et de – son sens. La fuite se fait massive vers la Jordanie, la Turquie, l’Europe et les Etats-Unis. Leur départ se voit dans les villages du nord, comme celui de Tenna, balayé par le vent. Depuis la fin de la guerre proprement dite, des douzaines de chrétiens y ont trouvé refuge, échappant aux escadrons de la mort et aux bombardements sur Bagdad. Ils ont quitté la capitale et leurs églises aux belles sculptures pour les grossières montagnes, où se donnent rendez-vous le froid et l’ennui. Les villageois disent qu’à peu près la moitié des maisons ces migrants les ont vu reprendre leur route et franchir les frontières.
Walid Shamoun est l’un de ceux-là, qui touchait 1 500 dollars par mois, employé à l’ambassade d’Australie. Il est désormais candidat pour recommencer sa vie en Arizona, à 42 ans. Il a fui la capitale à cause des menaces de milices chiites et d’une tentative de le tuer. Son frère avait déjà perdu la vie en 2003. Pour Walid, la voix entrelacée à celle du blizzard, la vie ce n’est plus l’Irak, il n’y a pas de travail, aucune amélioration possible, les enfants ne vont pas à l’école. Beaucoup de chrétiens ont rejoint la contrée après l’attaque meurtrière contre les fidèles rassemblés à Notre Dame du Salut en octobre 2010, la plus horrible des agressions contre les chrétiens depuis la guerre. 58 fidèles, dont des enfants, et deux prêtres avaient été assassinés. Les familles sont parties, prenant ce qu’elles pouvaient emmener, laissant leur passé, leurs amis et voisins musulmans qui avaient pleuré avec eux les victimes du massacre. Leur chemin a rejoint celui de dizaines de milliers d’autres, convergeant de Bagdad, Mossoul et d’autres villes vers un Kurdistan dont ils ne parlent pas la langue et où leurs enfants ne seront pas scolarisés. Le Kurdistan, dorénavant une simple étape avant un point de chute plus serein. En janvier dernier, L’Organisation internationale pour les migrations qui suivait 1 350 de ces familles a indiqué que 850 d’entre elles avaient déjà quitté le pays. Les chrétiens ne se sentent non plus pas en sécurité dans le nord : un homme d’affaires chrétien a été kidnappé à Kerbil, la capitale ; il y a eu des émeutes et des attaques incendiaires contre des commerces de vins et spiritueux appartenant à des chrétiens.
Il y a sept ans, Salam Meti Abdul Karim avait quitté Mossoul avec sa famille, après avoir récupéré son fils kidnappé, pensant trouver la paix dans le nord, jusqu’aux coups de feu sur un entrepôt de liqueurs en pleine nuit Cependant, les officiels kurdes tiennent à rassurer, les commerces n’étaient pas visés en raison de la religion de leurs propriétaires mais à cause des produits à la vente, considérés comme non islamiques. Les fonctionnaires kurdes qui avaient accueilli les chrétiens à leur arrivée sont venus les soutenir, le président kurde lui-même leur a rendu visite et dit son soutien. Les officiels tiennent à souligner les bonnes relations entre les Kurdes et les Chaldéens, Assyriens et autres chrétiens, présentant le Kurdistan comme ayant une tradition de tolérance. La terre, le carburant libre ou encore l’ouverture des universités aux étudiants venus de Mossoul sont donnés en exemple. Les chrétiens ont aussi une représentation politique aux conseils locaux et provinciaux, affirment les autorités, et siègent même au parlement kurde et à Bagdad. Néanmoins, le Père Amir Jaje explique qu’il s’agit surtout de tactiques géopolitiques et non seulement d’une générosité désintéressée, les chrétiens s’installant sur des terres qui devraient revenir aux sunnites. Se posant en protecteurs des chrétiens, les Kurdes gagneraient du terrain. Il convient toutefois de noter que dans son édition du 1er octobre 2007, Der Spiegel faisait remarquer que le Kurdistan était la place la plus libre pour les chrétiens au Moyen-Orient.
« J’ai prêché Vendredi Saint dernier à la cathédrale Notre Dame du Perpétuel Secours. J’ai parlé de la souffrance. J’ai été surpris de voir l’église bondée. »
Ce sont surtout les chrétiens installés dans les villages qui partent, il est plus facile de trouver du travail en ville. Aux raisons de cet exode, il faut ajouter que les islamistes massacrent les chrétiens non seulement parce qu’ils les associent peut-être aux Occidentaux, mais aussi et peut-être surtout parce que leur rêve est d’effacer toute présence chrétienne de l’Irak, toute présence non musulmane. Les Sabéens et les Yézidis sont eux aussi martyrisés.
Les descendants des premiers peuples de l’Irak partent avec l’araméen, cette vieille langue des temps bibliques. C’est un monde de deux millénaires qui s’achève pour que des enfants puissent recevoir du lait en Turquie et y grandir en sécurité malgré la discrimination religieuse. L’association Hassam, dans ce pays d’accueil, s’associe à l’Eglise chaldéenne pour s’occuper des chrétiens dont beaucoup ont approfondi leur foi en passant par la fournaise et l’exil. Le Père Jaje pouvait témoigner l’an passé : « J’ai prêché Vendredi Saint dernier à la cathédrale Notre Dame du Perpétuel Secours. J’ai parlé de la souffrance : ‘Où est Dieu quand je souffre ?’ Je pensais qu’il y aurait peu de monde. J’ai été surpris de voir l’église bondée. »
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