« Intouchables », plainte d’hindous contre des catholiques pour « conversions »

Accusée d’avoir converti de force 32 enfants dalits, des « intouchables », L’Eglise catholique fait l’objet d’une enquête d’un magistrat et de la police dans l’Etat du Gujarat, rapporte l’agence Eglises d’Asie. Les prêtres mis en cause démentent les allégations, affirmant qu’il s’agissait de cérémonies pour les « sacrements traditionnels de la première communion et de la confirmation ». Les faits se sont déroulés le 2 janvier et le 12 février 2012 dans le Gujarat qui interdit les conversions forcées, concept interprété très largement et de façon favorable à l’hindouisme.

La plainte avait été déposée par le Forum for Peace and Justice, une association de défense des droits des dalits. Selon cette dernière, les parents n’avaient pas été informés de la conversion de leurs enfants au cours de deux célébrations. L’association en veut pour preuve l’absence de demande d’autorisation au responsable du district. Le Père Cedric Prakash, président du Gujarat United Christian Forum for Human Rights, a réfuté les accusations arguant que les parents des enfants étant catholiques, la Freedom of Religion Act n’avait pas été enfreinte. Le texte auquel fait référence le religieux est un arsenal législatif dit anti-conversion adopté par six Etats indiens, il réprime les changements de religion par la force ou par les cadeaux. Les dalits sont parmi les premiers concernés.

La situation générale des dalits

Depuis la Constitution de 1950 qui a interdit que quiconque soit considéré comme « intouchable », ce dernier groupe n’est plus qu’appelé dalit, c’est-à-dire « opprimé », « brisé » ou « défavorisé ». Néanmoins, les articles 15 et 16 de la Loi fondamentale, principalement rédigée par un – alors encore – intouchable, Bhimrao Ramji Ambedkar, n’ont pas aboli le système des castes puisqu’ils interdisent toute discrimination sur ce fondement. Hors du système des castes, comme les aborigènes, la situation des dalits s’est améliorée depuis l’Indépendance. Notamment grâce à la lutte de Gandhi contre l’intouchabilité. L’article 17 de la Constitution a mis fin à cette discrimination ; les études leurs sont ouvertes, ils jouissent d’une politique de discrimination positive avec des quotas dans la fonction publique, et l’Inde a même eu un président dalit de 1997 à 2002, Kocheril Raman Narayanan. Cependant, la situation n’a que très peu changé dans les campagnes, là où le poids de la religion est plus évident que celui des lois du Parlement. Et si aujourd’hui il est interdit de tuer un dalit en cas de contact physique avec un membre de la caste supérieure des brahmanes, le groupe subit toujours de multiples discriminations, voire vexations allant jusqu’à la mise à mort en cas de relation amoureuse avec une personne d’une caste. En 2001, deux jeunes amants de 15 et 17 ans avaient été pendus. En cas de contact physique avec un membre d’une caste, ce dernier doit accomplir un rituel de purification. Les dalits ne peuvent boire au même puits que les autres, et doivent vivre en dehors des villages. Parmi ces « harijan » (enfants de Dieu) comme les appelait Gandhi, nombreux sont ceux qui se convertissent au christianisme, ce qui leur permet d’échapper à une catégorie ne proposant pas d’espoir d’une vie meilleure après la mort et de bénéficier d’une reconnaissance de leur dignité. Mais ils sont alors discriminés par rapport aux dalits hindous.

Difficultés supplémentaires des dalits chrétiens et musulmans

Hors du système des castes hindoues, les dalits chrétiens ne peuvent bénéficier des mesures étatiques, ces dernières étant théoriquement réservées à ceux qui pâtissent d’une telle organisation socio-religieuse, les castes n’existant pas dans les autres religions. Cependant, les bouddhistes et les sikhs sont également favorisés depuis respectivement 1956 et 1990. Ainsi, alors que les dalits chrétiens subissent les mêmes difficultés statutaires dans l’univers hindou que les autres « opprimés », ils restent pénalisés, au même titre que les musulmans. Les institutions chrétiennes sont alors leur recours, elles les éduquent, notamment quant à leurs droits, les aident à s’organiser. Par ailleurs, même si une mentalité hindoue persiste chez les convertis au christianisme, les autorités ecclésiastiques catholiques et protestantes agissent contre les discriminations à l’intérieur des communautés chrétiennes. Ainsi, un évêque missionnaire a dû détruire lui-même un  muret séparant les dalits des autres fidèles dans une nef, et certaines communautés protestantes ont longtemps proposé deux calices pour la Cène, les dalits ayant le leur. Cet effacement des barrières, bien que loin d’être toujours réalisé, peut être attractif. Pour s’assurer de bien contrer les conversions de dalits, certains Etats gouvernés par le parti nationaliste religieux, le Bharatiya Janata Party (BJP), ont adopté des lois anti-conversions, c’est le cas du Gujarat.

Une situation compliquée par les restrictions à la liberté religieuse

« Quiconque souhaite se convertir devra en donner les raisons au gouvernement. »

Après une année 2002 marquée par de grandes violences et le massacre de 2 000  musulmans, l’Etat du Gujarat a adopté une loi anti-conversion entrée en vigueur en 2003, qui exige d’obtenir la permission des autorités avant de changer de religion. Seule la conversion à l’hindouisme est protégée, et les dalits ainsi que les populations tribales sont particulièrement visés. Dans un article du 26 avril 2008, Times of India expliquait la loi : “Désormais, quiconque souhaite se convertir devra en donner les raisons au gouvernement et dire combien de temps il a suivi la religion à laquelle il renonce, faute de quoi il sera auteur d’un délit et poursuivi sous l’empire des lois pénales.”

En 2008, le gouvernement avait retiré un texte législatif autorisant les conversions d’une dénomination à une autre à l’intérieur d’une même foi ; un catholique aurait pu devenir protestant et inversement par exemple. Le Gujarat est donc toujours régi par la stricte loi de 2003, mais des abus sont toujours perpétrés de la part des autorités ou des hindous, comme dans le cas de l’enquête pénale contre l’institution catholique concernant les cérémonies de communion et de confirmation. La politique du BJP étant de défavoriser au maximum les religions non hindoues, la législation n’est pas toujours respectée par les dépositaires de l’autorité publique. Dans sa politique de discrimination, le gouvernement du Gujarat avait annulé en 2010 un mariage entre un chrétien et une hindoue en invoquant la Freedom of Religion Act et engagé une procédure disciplinaire à l’encontre du chancelier qui avait procédé à l’union. La Haute Cour a cependant reconnu la validité du mariage le 26 mars 2012, désavouant sur ce point les abus d’un gouvernement qui méconnaît les lois selon les circonstances. Début février, des chrétiens, des fidèles d’autres minorités et des hindous modérés avaient protesté contre la collusion entre le gouvernement et les extrémistes s’en prenant à eux, après des incidents anti-chrétiens dont le saccage d’un cimetière.

Dans un rapport du 30 mars 2012, le rapporteur spécial des Nations unies de retour d’Inde, Christof Heyns, a mis en garde : « Les femmes et les minorities – minorities religieuses aussi bien que les dalits et les adivasis – tout comme les défenseurs des droits de l’homme, dont le droit à l’information partisane, sont particulièrement en danger. Leur protection nécessite des mesures particulières. » Chrétiens et dalits, dans un Gujarat où l’Etat de droit n’est pas toujours respecté, le pouvoir allant au-delà de ses propres lois liberticides, la situation de cette minorité n’a de chance de s’améliorer qu’avec le vote d’une loi fédérale leur offrant les mêmes avantages qu’aux autres dalits. Une telle proposition de loi a déjà été refusée il y a deux ans.

Confrontés à des discriminations parfois même dans les églises, malgré les efforts des missions étrangères, et à la discrimination légale par rapport aux dalits hindous, en sus des violences contre les chrétiens, certains se tournent vers l’hindouisme pour bénéficier de la politique de discrimination positive et ne plus subir d’attaques. Par exemple en 2008 dans le Tamil Nadu, aussi dirigé par le BJP, 300 chrétiens, surtout pentecôtistes, ont embrassé la religion majoritaire. Le gouvernement du Gujarat compte aussi sur ces conversions vers l’hindouisme, méconnaissant encore et encore, à cette fin, les droits déjà limités des minorités religieuses.

Les prêtres catholiques risquent jusqu’à trois ans d’emprisonnement si la justice les déclare coupables de conversions forcées. Le sort des enfants chrétiens dalits pourrait en dépendre.

Droit d’auteur : JD Amadeus  

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