Idéologie et terreur, dans le goulag nord-coréen : croyants, prisonniers politiques et leurs familles

C’est un appel au secours qu’ont envoyé aux Nations unies plus de 40 organisations de défense des droits de l’homme dans une pétition demandant une enquête et que soit exigée la fermeture des camps du goulag en Corée du Nord. Dans un document du 3 avril  2012, la Coalition mondiale pour mettre un terme aux crimes contre l’humanité en Corée du Nord (ICNK) alerte sur la situation des 200 000 personnes travaillant dans de véritables camps de concentration, dont des enfants. Tortures, viols, avortements forcés, infanticides ou encore exécutions sans procès et devant les autres détenus y sont pratiqués. Le rapport indique que les chrétiens sont les plus maltraités au sein des camps du goulag. Déjà le 24 mars  dernier, le Conseil des droits de l’homme de l’ONU avait, pour la première fois, unanimement condamné « le bilan épouvantable » de Pyongyang concernant les droits de l’homme, les alliés du pays ne se prononçant pas. A ces crimes, s’ajoutent ceux dans les chambres à gaz en verre du Camp 22, pièces de dimensions suffisantes pour une famille, révélés en 2004. 400 000 personnes seraient mortes au goulag ces dernières décennies.

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Pour approfondir

Selon le rapport, jugé ou non, l’on se retrouve dans ces camps – avec ses proches, enfants compris, sur trois générations, par principe eugénique – pour avoir commis ou donné l’impression de commettre des crimes politiques, ce qui recouvre une large palette d’activités telles que l’expression de sentiments anti-socialistes (1), la lecture de journaux étrangers, le fait de se plaindre des conditions de vie ou la pratique d’une religion incompatible avec le juche, l’idéologie  de la République (p.3) qui, selon Naenara, le site Internet officiel de l’Etat, se résume ainsi : « Le peuple est le maître de la révolution et du développement du pays et a les capacités à les promouvoir. Ces idées reposent sur le principe philosophique selon lequel l’homme est maître de tout et décide de tout. Les idées du juche présentent une conception du monde axée sur l’homme et une philosophie politique visant à réaliser la souveraineté des masses populaires, c’est-à-dire une philosophie précisant le fondement de la politique qui permet de conduire la société à son développement par la voie la plus droite. »

Le juche, au-delà de la dictature

L’application totalitariste de ce juche évoque le Führerprinzip de l’Allemagne hitlérienne, ici non seulement obéir aux ordres mais également adhérer aux idées de la masse prétendument représentée par le dirigeant du parti. Dans « Idéologie et Terreur », Hannah Arendt différenciait la dictature du totalitarisme : « La paix sépulcrale qui, selon la théorie classique de la tyrannie, règne sur le pays […] demeure, comme la paix en général, interdite à un pays régi par un gouvernement totalitaire. Certes, ses habitants se voient privés de toute action issue d’une libre spontanéité, voire de toute activité, mais ils sont maintenus dans un mouvement constant car ils sont les représentants du gigantesque processus surhumain de la nature ou de l’histoire qui se précipite à travers eux » (2). Ce processus se manifeste par le maintien de la terreur que l’absence d’opposition ne rend pas superflu, contrairement à la dictature qui, libérée de la contestation organisée, se contente alors d’intimider, au besoin par la violence.

Conséquence du juche : le goulag pour les déviants

Pays le plus fermé qui existe, la Corée du Nord ne laisse filtrer de rares informations que par bribes. Les journalistes qui le visitent se voient imposer une propagande digne de l’époque stalinienne, quand des millions d’Ukrainiens mouraient de faim tandis que des invités pouvaient qualifier le pays de « jardin en plein rendement » jamais vu. De fait, les témoignages peuvent sembler imaginés. En 1995, suite à la parution d’un article d’un journaliste de L’Express revenu de Corée du Nord, un professeur de lycée a eu la surprise de voir que les élèves, à qui il avait donné le texte à débattre, n’ont pas été pris de compassion pour ce peuple mais se sont questionné sur l’authenticité du reportage. Et pourtant, l’article ne décrivait pas les camps du goulag, ou kwan-li-so, où meurent dans la souffrance et sous la charge de travail bien insuffisamment compensée en nourriture des milliers de prisonniers promis à la rééducation. Peuvent alors paraître incroyables les photos satellite de ces camps allant jusqu’à 50 kilomètres de long et les témoignages de rescapés diffusés en mai dernier par l’ONG Amnesty International. Replacés dans une logique de déshumanisation où les gardiens sont enseignés dans l’idée que les déviants ne sont pas des personnes humaines (p. 27), ces histoires n’étonnent pas.

« La Corée du Nord ne peut plus nier l’évidence. Depuis des décennies, les autorités refusent d’admettre l’existence d’immenses camps de prisonniers politiques. Il s’agit d’endroits dissimulés aux yeux de tous, où sont bafouées la quasi-totalité des dispositions protégeant les droits humains que le droit international a essayé de mettre en place ces 60 dernières années. »  Sam Zarifi, directeur du programme Asie-Pacifique d’Amnesty International.

Jeong Kyoungil, incarcéré au camp de Yodok de 2000 à 2003 raconte que 30 à 40 personnes dorment dans une pièce d’environ 50 m², la couche de chacun étant un « lit de fortune composé d’une planche de bois recouverte d’une couverture », avant de reprendre le travail de 4 heures à 7 heures du matin, heure du petit-déjeuner constitué de « 200 grammes de gruau de maïs préparé de manière très sommaire à chaque repas ». Le reste de la journée de labeur, qui reprend à 8 heures, est coupé par le déjeuner de 13 heures à 14 heures. Après le dîner à 20 heures, commence à 21 heures « le moment de l’éducation idéologique. Si on ne mémorise pas les 10 codes d’éthique, ils ne nous laissent pas dormir. » Les rescapés de la journée retournent se coucher à 23 heures, le ventre creux.

Fouiller dans les déjections animales, à la recherche de quoi manger

Amnesty International rapporte que, selon divers témoignages, « des gens mangeaient des rats ou des grains de maïs retirés de déjections animales dans le seul but de survivre » et que « Toute personne prise sur le fait risque d’être détenue à l’isolement ou de subir d’autres formes de torture. » Au-delà de cette ONG, d’autres témoignages accablent le régime, comme celui de Ahn Hyok rapporté par le Daily NK du 16 février 2006, journal d’opposition situé en Corée du Sud, selon lequel des prisonniers chanceux arrivent à voler de la soupe aux porcs des camps au risque de le payer très sévèrement : ceux qui se font prendre sont battus jusqu’ils évacuent davantage de selles que la quantité de nourriture qu’ils auraient mangée. Les prisonniers essayent également d’attraper des serpents et, dans un autre article, Ahn Hyok rapporte un cas de morsure létale. Le rapport de l’ ICNK estime, à la page 23, que « Maintenir les détenus à la limite de la famine est une méthode de contrôle employée par les gardes : la menace de réduire les rations alimentaires motive les prisonniers à suivre les règles du camp et essayer de remplir leur quota de travail quotidien. » D’après Amnesty International, 40% des prisonniers seraient décédés de privations alimentaires entre 1999 et 2001. Pour la période actuelle, le rapport de l’ICNK parle de 1 500 à 2 000 morts de malnutrition par an. A leur mort, certains ne pèsent plus qu’une trentaine de kilogrammes.

L’horreur de la condition est parfaitement décrite en ces deux phrases : « Voir des gens mourir arrivait fréquemment – chaque jour. Pour être honnête, contrairement à ce qui se passe dans une société normale, on y voyait des raisons de se réjouir plutôt que d’être triste parce que ramener un corps et l’enterrer vous assurait un autre bol de nourriture. » Dans ce système concentrationnaire aux tâches exigeantes, la moindre portion en plus compte.

« S’il vous plaît, tuez-moi ! »

Le travail peut « consister à retirer les mauvaises herbes envahissantes dans les champs en les balayant. Chaque personne se voyait affecter 1 157 m² du champ et seuls ceux qui avaient fini leur tâche étaient nourris. Lorsqu’on ne finissait que la moitié, ils ne nous donnaient que la moitié de la nourriture. » Mais les prisonniers sont également affectés à un effroyable esclavage dans les mines d’or, deuxième cause de mortalité après la sous-alimentation.

D’autres ont été contraints au travail dans les rivières glacées en hiver, à moins 20 voire moins 30 degrés Celsius, le froid étant très fortement ressenti en raison du manque de calories. Dans un autre article du Daily NK, Ahn Hyok raconte également que devant jeter les bases d’une centrale électrique dont les premiers travaux de construction étaient prévus pour le printemps, les prisonniers, dénués de protection, devaient briser la glace à la surface de la rivière chaque matin, entrer dans l’eau et baliser le fond à l’aide de grosses pierres, à l’aide d’un équipement se résumant à des pelles, des pioches et de poteaux. Ne gardant que leurs pantalons, les forçats entraient dans l’eau sous les menaces de mort des gardiens s’ils s’avisaient de pleurer. Parfois des prisonniers s’arrêtaient dans l’eau et imploraient qu’on les tuât. Après des mois de travail, doigts et orteils pourrissaient.

Les prisonniers meurent de privations alimentaires, durant des expériences scientifiques,   exécutés, au travail mais aussi de pneumonie, pellagre ou tuberculose, sans le moindre soin. Même les nouveaux-nés sont concernés.

Avortements forcés et infanticides

Le rapport de l’ICNK indique que des avortements forcés et des infanticides sont également pratiqués dans les camps. Violées par des gardiens – parfois en contrepartie d’un peu plus de nourriture -, amoureuses d’autres prisonniers, mariées, des femmes tombées enceintes dans le camp, ou déjà avant leur arrivée, sont tuées ou contraintes à l’avortement (p.24). Les femmes enfermées pour avoir fui en Chine et qui en ont été chassées une fois que leurs époux, qui les avaient achetées, ne veulent plus d’elles à cause de leurs grossesses, sont soumises à des avortements eugéniques, pour garder homogène le sang coréen ; mais au-delà de 8 mois, la grossesse va alors à son terme et l’enfant est directement tué à la naissance, sous  des injures racistes, ou abandonné. Un témoignage de Kim Tae Jin, ancien prisonnier, parle de bébés étouffés avec des sacs plastiques sur la tête. Son amie, enceinte, et lui ont confectionné une substance avec de l’iode et de l’eau distillée pour tuer l’enfant avant la naissance, mais la découverte du fait lui a valu un mois de tortures et une année supplémentaire au camp.

Outre les prisonniers par « regroupement familial » sur trois génération, bien des détenus meurent au bout de quelques années sans savoir ce qui leur est reproché. Toutes ces souffrances sont infligées en raison de déviances politiques, religieuses ou de crimes jamais définis. L’homogénéité du sang coréen, cause des avortements d’enfants à moitié Chinois, est une déclinaison du juche pour lequel la masse prime l’individu. Cette idéologie interdit la différentiation religieuse, malgré des discours officiels et des signatures de conventions.

Le juche et non la religion, sinon le goulag

La page 29 du rapport de l’ICNK indique que les personnes pratiquant une autre religion que le monolithique juche sont enfermés, ainsi que leurs familles. La Coalition signale que, selon différents rapports, les chrétiens sont les plus durement ciblés et souvent soumis à des traitements particulièrement brutaux dans les camps, car les gardiens les considèrent comme dérangés à cause de leurs croyances. (Cette précision est révélatrice quant  au traitement des malades mentaux ou ceux perçus comme tels dans les camps.) Le rapport 2010 d’Amnesty International a signalé l’exécution publique d’une femme de 33 ans qui avait diffusé des Bibles et l’envoi de ses enfants, son mari et ses parents dans un camp.

Dans son interview, Kim Tae Jin, également co-directeur du réseau démocratique contre le goulag nord-coréen, fait part d’une des premières questions posées aux échappés du pays qui y sont ramenés : « Avez-vous rencontré des missionnaires ? » Car bien que Pyongyang ait signé des traités internationaux sur la liberté, notamment religieuse, il n’y a pas de choix dans l’expression de la croyance. Le peuple doit seulement croire en Kim Il Sung, Kim Jong Il et désormais aussi en Kim Jong-eun. Si quelques ONG chrétiennes sont désormais accréditées pour des raisons humanitaires liées à à la crise, Kim Tae Jin affirme que les scènes d’églises, de temples ou de pagodes sont des productions pour tromper les touristes. Selon le rapport du Département américain pour 2010, s’il y a quatre églises dans la capitale, le nombre de fidèles est inconnu et les services sont contrôlés. Ce minimum, autorisé par la Constitution depuis 1992, semble surtout destiné à un objectif de vitrine internationale. Le Rapporteur spécial des Nations unies sur les droits de l’homme dans le pays notait le 4 août 2009 que si les rassemblement religieux semblaient autorisés, ils donnaient lieu à des persécutions, précisant que le gouvernement prétendait qu’il y avait plus de 2 500 églises, 60 temples bouddhistes et 800 lieux de prière secrets cheondoïstes dans le pays. Le Département d’Etat mentionne un  rapport de l’ONU de 2002 parlant de 12 000 protestants, 10 000 bouddhistes et 800 catholiques, selon les chiffres des autorités. D’après l’ONG Portes Ouvertes, on estime à 300 000 le nombre de chrétiens vivant leur foi en secret, tandis que 50 000 à 70 000 chrétiens sont dans les camps.

La méfiance est grande quant à l’influence étrangère par le truchement de la religion ; ainsi, l’Association catholique coréenne, dépendant du gouvernement, n’a aucun lien avec Rome, et les protestants sont perçus comme étant connectés à l’impérialisme américain. L’article 68 de la Constitution, qui prétend supporter la liberté religieuse, témoigne de cette paranoïa, qui « interdit de se servir de la religion pour introduire des forces étrangères ou perturber l’ordre étatique et social ». Cela explique que les croyants liés à des religions étrangères soient particulièrement persécutés jusque dans les camps, outre le fait que les chrétiens refusent de vénérer la dynastie au pouvoir. Ce faisant, il méconnaissent les principes du juché.

L’ancien prisonnier, Ahn Hyok, ajoutait dans son témoignage qu’en envoyant les travailleurs dans la rivière glacée pour préparer la construction de la centrale électrique, les gardiens leur avaient dit : « Vous devez vous sentir honorés et fiers de pouvoir contribuer au bien-être de l’Etat. »

Particulièrement peu disposés à céder au culte de l’Etat et des dirigeants en raison de leur foi en une transcendance monthéiste, les chrétiens sont donc spécialement concernés par la persécution, comme le mentionne le rapport de la Coalition mondiale pour mettre un terme aux crimes contre l’humanité en Corée du Nord.

(1) Même si les références au communisme et au socialisme ont disparu de la Constitution en 2009.

(2) Hannah Arendt, Idéologie et Terreur, Hermann Editeurs, 2009, p. 66

Droit d’auteur : JD Amadeus  

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