C’est un pavé que viennent de jeter dans la mare de l’information sur le sort des chrétiens en Syrie le blog « Il Mondo di Anibal » et la revue « Chrétiens de la Méditerranée ». Les deux médias assurent qu’un faux évêque aurait alerté sur la situation des chrétiens de Syrie sans y avoir été, en dépit de ses dires, rapporte La Vie dans son édition du 29 juin 2012. Qu’en est-il, alors que l’on assiste à un guerre des images, portée à son comble avec le massacre de Houla où de nombreux corps d’enfants tués ont été exposés et présentés comme étant le fait de l’armée régulière, tandis que le Frankfurter Allgemeine Zeitung accuse les rebelles ? Les informations quant aux comportement des rebelles envers les chrétiens seraient-elles également douteuses et relèveraient-elles de la propagande du sanglant régime d’Assad ?
La guerre amène son lot de désinformation, très souvent des deux côtés, chacun espérant discréditer l’autre. Et la désinformation concerne principalement la morale, déclinée sous l’immoralité et les massacres. Les images les plus parlantes pour indigner l’opinion internationale sont évidemment celles d’enfants assassinés, c’est-à-dire volontairement tués. C’est le cas du massacre de Houla présenté comme l’une des basses œuvres de l’armée syrienne, et désormais reconnu comme étant le fait des rebelles, selon le Frankfurter Allgemeine Zeitung : 108 personnes, dont 49 enfants, avaient été exécutés, et le régime alaouite avait été désigné comme coupable. D’après le média allemand, deux familles élargies avaient été assassinées pour avoir refusé de se joindre aux rebelles ; mais ces derniers ont donné leur version à des journalistes favorables à leur cause. Le parti pris dans la guerre civile qui secoue la Syrie, concerne ce massacre mais peut également se présenter lors du traitement de l’information quant aux chrétiens du pays, nul n’étant à l’abri de trop en faire par sympathie pour les chrétiens. Un examen de la situation, indépendamment de la personne d’un témoin, reste cependant toujours nécessaire
La question de la crédibilité de l’abbé Philippe Tournyol du Clos
Le témoignage de l’abbé est contesté sur deux plans, celui de sa qualité et celui de sa relation des faits. Le quotidien libanais L’Orient-Le Jour titre « Quand un faux évêque fait de l’intox » et dénonce ce qu’il considère comme un ensemble de mensonges. L’abbé Tournyol du Clos a parlé « d’églises détruites et occupées par les rebelles, d’un prêtre tué, d’une fuite massive de chrétiens sous les menaces des islamistes » en se présentant comme évêque alors qu’il ne le serait pas et n’aurait jamais été là-bas. Le quotidien semble parler de la Syrie entière et non des seules villes de Damas, Alep ou Homs auxquelles a fait allusion le religieux dans un compte-rendu à l’agence vaticane Fides qui l’a présenté comme un Archimandrite gréco catholique melkite. La Vie conteste ce titre à l’abbé, comme son témoignage. Elle dénonce, par ailleurs, sa supposée proximité avec l’extrême droite.
« Le spectacle qui s’offre maintenant à nos yeux – raconte l’abbé Tournyol du Clos – est celui de la plus absolue désolation : l’église de Mar Élian est à demi détruite et Notre-Dame de la Paix saccagée (près de laquelle on a trouvé plusieurs personnes égorgées) est encore occupée par les rebelles. » Avant d’ajouter que musulmans (apparemment alaouites) et chrétiens sont solidaires face aux éléments extérieurs. Cette relation des faits ne serait pas sérieuse selon certains médias en raison des motifs précités. Or, l’agence Fides a précisé le 28 juin que son interlocuteur est bien un Archmandrite, ainsi qu’en attestent une lettre signée par le Métropolite gréco catholique de Beyrouth, Mgr Habib Bacha, et un décret paraphé par le même dignitaire. L’agence d’information des Œuvres pontificales missionnaires affirme que Mgr Tournyol du Clos s’est bien rendu en Syrie en mai dernier, tout en précisant que « ni le Saint-Siège ni la ROACO (Réunion des Œuvres d’Aide aux Eglises d’Orient) n’ont exprimé de position officielle à propos du compte-rendu de l’Archimandrite. » La réponse de Fides ne mentionne pas les villes arpentées par Mgr Tournyol du Clos, et c’est peut-être là qu’est la confusion. Toujours est-il que les propos de l’abbé, sur lesquels ne se prononce pas l’agence, rejoignent beaucoup de ceux d’autres responsables chrétiens d’autres rites ou d’autres Eglises.
Un témoignage similaire à d’autres
Le 9 février dernier, l’agence Apic parlait d’une islamisation du conflit et mentionnait l’augmentation des attaques contre les chrétiens, tout en gardant une distance clinique pour assurer une information objective. En mars, le métropolite orthodoxe syrien affirmait déjà que les militants islamiques de la Brigade Faruq, proche d’al-Qaïda, visitaient les maisons, obligeant les chrétiens à partir sur le champ. Dernièrement, à Qusayr, l’église catholique grecque Saint Elie a été profanée, les miliciens ont même sonné les cloches pour s’amuser des chrétiens. Deux prêtres ont confirmé une information quant aux menaces adressées aux chrétiens depuis les minarets de Qusayr par une partie des rebelles s’ils ne s’en allaient pas – menaces condamnées par les rebelles de la coordination de l’armée syrienne de libération. A Alep, des enfants chrétiens n’ont échappé à un attentat à la voiture piégée que parce qu’ils étaient sortis plus tôt de l’école. Et, avant Pâques, 90% des chrétiens avaient fui Homs.
Quant à savoir s’il y avait une persécution des chrétiens en tant que tels, nous-mêmes avions tenu à recouper, comme à chaque fois, des informations issues de sources diverses : s’il était évident que des chrétiens faisaient face à des menaces et des assassinats, il fallait être sûr du lien avec leur religion !
Reste la dénonciation par les médias du positionnement politique de Mgr Tournyol du Clos, qui ressemble avant tout à une reductio ad hominem qui n’a pas sa place dans une démonstration. Quand bien même l’Archimandrite serait d’extrême-droite – ce qui est à définir – ce n’est pas sur ce point que se jouerait sa crédibilité, la plupart des journalistes pourtant pas de ce bord politique faisant manifestement preuve de partialité dans la médiatisation du conflit en présentant les rebelles comme des héros romantiques. Et quand bien même le témoignage de l’abbé serait être sujet à caution, cela ne suffirait pas à balayer d’un revers de la main tous les autres qui remontent du terrain.
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