Le Koweït est un pays musulman qui se démarque des autres par sa relative bienveillance envers une minorité religieuse. Les chrétiens y sont plutôt bien considérés, y disposant notamment de quelques lieux de cultes. Le Parti de la Justice, salafiste, dénonce cette situation, suscitant l’ire d’une opposition semble-t-il éclairée.
A peine vainqueurs des élections législatives du 2 février dernier, les islamistes du parti Al-Adala entendent réduire la présence non musulmane sunnite dans l’Emirat. Dans un article du 17 février, le journal critique envers l’islamisme, Arab Times, rapportait la déclaration d’un parlementaire, Osama Al-Monawer, annonçant le dépôt, cette semaine, d’une proposition de loi visant notamment à instaurer la charia dans la Constitution. L’idée serait de supprimer toutes les églises du Koweït. L’élu a également interpellé le ministres des Affaires islamiques, demandant s’il approuvait la construction d’une église alors qu’une fatwa du ministère l’interdit, en plus de refuser la location de logements à des fins religieuses non islamiques. Un autre parlementaire, Mohammed Hayef Al-Mutairi, a prévenu le ministre que cette permission ne resterait pas impunie. L’édition du 17 février précise toutefois qu’une autre source prétend qu’Al-Monawer ne vise pas les édifices déjà existants, propos confirmés par le numéro du 19 février, et affirme ne parler qu’en son nom. La majorité parlementaire n’a cependant pas contesté son projet, et elle n’a pas critiqué la proposition que les médias lui ont attribué de fermer les églises.
Levée de boucliers
Dans l’opposition, des élus ont rappelé la liberté de religion garantie par la Constitution. Le parlementaire Saleh Al-Mullah a objecté que l’Etat protège la liberté religieuse, fondée sur des coutumes bien établies et la loi, pourvu que les pratiques n’attentent pas à l’ordre public ou moral. Le vice-président de la Société des Diplômés du Koweït, le Dr Bader Al-Dehani, fait valoir que l’Emirat est un Etat démocratique et que les chrétiens qui y vivent bénéficient des libertés constitutionnelles, ajoutant qu’il s’agit d’un comportement hostile aux « principes démocratiques qui tournent autour des valeurs de tolérance, de respect mutuel et de préservation de la liberté ». Le Dr Al-Dehani rappelle que les chrétiens bénéficient d’une quiétude depuis longtemps, et que la paix sociale est aussi à ce prix. Pour Nabeel Al-Fadhl, membre du Parlement s’est demandé, lors d’une interview accordée à Al-Watan Arabic daily si Osama Al-Monawer avait toute sa raison quand il a ébauché sa proposition de loi. Al-Fadhl affirme que le précédent Emir, Sheikh Abdallah Al-Salima a demandé que tous ses successeurs fournissent des églises aux chrétiens et leur permettent de pratiquer librement. Pour convaincre les salafistes, Al-Fadhl a même utilisé un argument situé entre celui de l’impératif kantien et celui de la réciprocité, demandant si Al-Monawer se rendait compte des souffrances des musulmans si les Occidentaux agissaient de même.
La situation des lieux de cultes chrétiens
Au moment ce célébrer le dernier Nouvel An, les responsables d’églises ont remercié les autorités pour la liberté qui leur est accordée. Le pasteur de l’église évangélique du Koweït, Emmanuel Ghareeb, a relevé le rôle et la neutralité des médias. Le nonce apostolique, ambassadeur du Saint-Siège, qui note que les chrétiens ont besoin de davantage de lieux de cultes, souligne les relations cordiales entre chrétiens et musulmans dans le pays. En janvier 2010, le révérend Ghareeb rappelait à l’Arab Times que la Société de la Bible du Golf Shop avait pu être créée en décembre 1999, et que l’église avait même obtenu l’aval du gouvernement pour importer des livres en différentes langues pour édifier les chrétiens.
Bien qu’il n’y ait pas de liste officielle d’églises reconnues, le Département d’Etat américain note qu’elles sont sept à jouir d’une reconnaissance leur permettant d’agir ouvertement : l’Eglise évangélique nationale, l’Eglise catholique, les Eglises copte orthodoxe, arménienne orthodoxe, grecque orthodoxe, grecque catholique et l’Eglise anglicane. Ce statut leur permet de déposer des dossiers auprès de la municipalité de Koweït City qui gère les permis de construire du pays. Elles sont également autorisées à en déposer auprès du ministère des Affaires sociales et du Travail, ce qui leur ouvre la possibilité de faire venir du personnel religieux de l’extérieur ou des visiteurs. Cette procédure d’enregistrement et d’autorisation de groupes religieux ressemble à celle prévue pour les ONG. La reconnaissance permet de bénéficier d’une protection policière suite au dépôt d’un dossier au ministère de l’Intérieur. Seules ces églises peuvent arborer des signes extérieurs (croix, nom de leur dénomination) ou sonner les cloches. Les groupes chrétiens non reconnus se contentent de se réunir de manière officieuse dans d’autres espaces privés ou empruntent ceux des églises reconnues, sans que le gouvernement ne s’en mêle. En revanche, des pressions existent pour que les écoles ne leur prêtent pas leurs locaux le week-end. Par ailleurs, les autorisations de bâtir ne sont pas facilement accordées aux églises reconnues, le démontre ce refus par 9 voix sur 15 d’accorder un permis à une église catholique à Mahboula en novembre 2011. Témoignage des tensions politiques, lors du premier vote, quatre conseillers municipaux avaient quitté la salle pour protester contre le comportement du président du conseil à l’occasion de ce refus.
Issues juridique et politique
La fatwa à laquelle se réfère le parlementaire Osama Al-Monawer a une valeur inférieure à la Constitution. Si l’article 2 de cette dernière fait de l’islam la religion d’Etat et mentionne déjà la charia comme principale source de droit, il n’en fait pas la norme absolue. Dans le troisième volet de la Constitution consacré aux droits et devoirs publics, l’article 29 dispose que toutes les sujets juridiques sont égaux en dignité notamment sans distinction de croyances, et ajoute dans son alinéa 2 que l’Emirat garantit les libertés privées, signifiant ainsi la liberté de religion ; l’article 35 est plus précis qui rend cette liberté absolue et fait de l’Etat le protecteur de ce droit tant qu’il n’y a pas d’offense à l’ordre public ou moral.
Même en décidant de voter une proposition de loi en tenant compte de ces paramètres, les islamistes pourraient voir leur projet échouer, le Premier ministre, et plusieurs membres du gouvernement étant nommés par l’Emir qui considère avec une réelle bienveillance les chrétiens du pays, n’allant apparemment pas plus loin dans l’ouverture pour ne trop pas prêter le flanc à la critique des islamistes. Ce qui explique notamment que le Koweït soit en trentième position sur l’Index mondial de persécution 2012 de l’ONG Portes Ouvertes.
L’influente Arabie saoudite ne soutiendra probablement pas les islamistes contre le gouvernement. Dans un entretien accordé à l’IRDiplomacy, publié le 22 septembre 2011, le Dr Masoud Asadollahi, expert du Moyen-Orient, répondait par la négative à la question de savoir si le Conseil de coopération du Golfe pourrait appuyer les salafistes dans leur lutte contre les réformes. Pour le Dr Asadollahi, Riyad tient à ses bonnes relations avec les pays du Golfe persique, et bien qu’elle ne souhaite pas de réforme libérale chez ses voisins, elle évite les conflits avec l’Emir du Koweït. Ce, même si les responsables religieux du Royaume soutiennent les salafistes partout dans le monde. En cas de conflit entre les parlementaires islamistes et l’Emir et son gouvernement concernant une proposition de loi hostile aux chrétiens, l’Arabie saoudite, pourtant troisième pays sur l’index des persécutions religieuses de Portes Ouvertes pourrait donc paradoxalement ne pas prendre position.
La perception des chrétiens et leur situation est relativement complexe dans ce pays, et des restrictions existent sur d’autres plans (par exemple l’obligation pour les écoles chrétiennes d’enseigner l’islam s’il y a au moins un élève musulman inscrit, ou encore le prosélytisme est interdit). Dans ce pays où un prince se serait récemment converti au christianisme, les bonnes relations entre l’Emir, son entourage, et les chrétiens s’étendent au-delà de la seule question des édifices cultuels. La majorité parlementaire tentera peut-être d’agir sur ces autres aspects.
Il y a autour de 450 000 chrétiens dans le pays dont 150 à 200 citoyens (sur près de 3,5 millions d’habitants).
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